Quinze ans après l'exposition-manifeste Magiciens de la Terre orchestrée par le pionnier Jean-Hubert Martin, Paris célèbre enfin l'art africain contemporain. Invitée au Centre Pompidou, l'exposition itinérante Africa Remix dévoile la richesse d'un art émergent.


- Lire aussi l'entretien avec Marie-Laure Bernadac, commissaire française de l'expo Africa Remix
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Africa Remix présente une Afrique multiple, en quête d'identité, mondialisée, où tradition et modernité se côtoient, se mêlent et s'entrechoquent. Une Afrique post-coloniale telle qu'elle est vécue par les 83 artistes invités, vivant en Afrique ou installés en Europe et aux Etats-Unis. Déjà présentée au Museum Kunst Palast de Düsseldorf (Jean-Hubert Martin) et à la Hayward Gallery de Londres (commissaire, Roger Malbert), Africa Remix finira, après son passage à Paris (commissaire, Marie-Laure Bernadac), son épopée au Mori Art Museum de Tokyo (David Elliott). Cet ambitieux projet a été imaginé par Jean-Hubert Martin - à qui l'on doit Magiciens de la Terre (1989) et Partage d'exotismes (2000) - et David Elliott, spécialiste de l'art sud-africain. Ils ont confié le commissariat général à Simon Njami, membre fondateur de la Revue Noire et spécialiste de l'art africain. Ceux qui ont arpenté les grandes expositions internationales comme la Biennale de Venise ou la Documenta ces dernières années, reconnaîtront certains artistes et pièces présentés dans Africa Remix. En effet depuis une dizaine d'années, les artistes africains arrivent timidement sur la scène artistique internationale. Africa Remix accélèrera-t-elle cette reconnaissance? Les organisateurs l'espèrent !

Entre réel et imaginaire
Les trois parties thématiques : Identité et histoire, Corps et esprit, Ville et terre, sont volontairement peu visibles dans l'exposition parisienne qui s'est octroyée plus de souplesse dans l'appréhension des oeuvres, mais reflètent la volonté des artistes africains de traiter de sujets universels comme la guerre, la misère, l'immigration, le métissage, la mémoire ou le racisme. Ces sujets sont évoqués avec simplicité, souvent avec humour comme chez Aimé Ntakiyica qui parodie le folklore européen et, parfois de manière grinçante : dans Great American Nude (2002) d'Hassan Musa, Ben Laden est nu et allongé à la manière de la peinture occidentale du XIXe siècle. A l'instar de cette œuvre qui dénonce clairement la guerre, de nombreuses pièces révèlent un véritable engagement politique : Zineb Sedira filme ses parents racontant la guerre d'Algérie, le film d'animation de William Kentridge traite de l'après-apartheid, dont Wim et Andries Botha utilisent les symboles. Si le constat et la dénonciation règnent de manière presque hégémonique, certains artistes comme Bodys Isek Kingelez préfèrent opter pour des projets imaginaires porteurs de messages de paix et de liberté. C'est là que réside la réussite d'Africa Remix dans l'appréhension diversifiée du réel et de l'imaginaire.

Un pouvoir de narration
La forte présence de la narration dans le contenu comme dans la forme incite à penser que les artistes africains ont envie de raconter des histoires mais aussi leur Histoire. Marqués par les conflits et troubles récurrents dans de nombreux pays, les artistes témoignent, enregistrent, dénoncent par devoir de mémoire ou désirs pacifistes. Ainsi, les portraits d'hommes, de femmes et d'enfants réfugiés à Kunhinga (Angola), du photographe Guy Tillim, se situent entre l'enregistrement et la narration de leurs histoires : fuite de leurs maisons, la vie de réfugiés, la peur, l'incertitude… Gonçalo Mabunda, lui, compose ses sculptures d'armes des guerres civiles pour réaliser une Tour Eiffel ou une chaise. L'importance du recyclage dans les villes africaines est un phénomène largement relaté : la majestueuse sculpture Sasa, aux allures de tissus précieux et cérémoniel, de l'artiste El Anatsui est entièrement composée de capsules de bouteilles récupérées dans la ville. De même, le totem de jerrycans usagés de Romuald Hazoumé interroge la problématique des déchets, de l'Afrique poubelle de l'Occident.
Beaucoup utilisent le dessin comme l'Ivoirien Frédéric Brouly Bouabré, dévoilé par les Magiciens, qui a entrepris le récit de l'histoire humaine, au crayon et au stylo à bille sur du carton d'emballage. C'est aussi sur des cartons d'emballage symbolisant la circulation des marchandises que le visiteur pénètre dans l'installation en forme de coque de bateau en construction de Barthélémy Toguo. Les différences Nord-Sud se confrontent et se racontent dans leurs conceptions culturelles, sociétales ou sexuelles.

Quête d'identité, une esthétique de la créolisation ?
Les artistes africains contemporains ont réussi à se défaire de l'héritage ethnographique, tant sirupeux. Ces artistes se situent plutôt dans une déconstruction d'une identité africaine revendiquée face au colonialisme, refusant ainsi de s'enfermer dans la camisole de l'authenticité et de l'exotisme. Tout artiste s'inspire de son environnement : la terre rouge utilisée par Jane Alexander, les tablas de l'installation de Moataz Nasr, les couleurs, les motifs, la musique… Ainsi, l'Afrique, unique et multiple à la fois (notons que l'exposition regroupe à la fois des artistes de l'Afrique noire et de l'Afrique du Nord), est profondément inscrite dans chacune des œuvres exposées. Le contexte actuel, ancré dans la mondialisation et l'immigration, aurait incité les artistes africains à se situer dans une nouvelle quête identitaire et à réfléchir sur le phénomène du métissage, de l'hybridité. Il en résulte une fascinante capacité de « digestion » et une formidable énergie créatrice. Marie-Laure Bernadac, commissaire pour le Centre Pompidou, constate « une étonnante vitalité, une grande dose d'humour et de parodie, un engagement politique, un esprit de révolte et de transgression, qui ne peuvent que susciter l'enthousiasme ». Aussi l'Occident est-il mixé avec la culture africaine traditionnelle. Ce nécessaire métissage post-colonial s'invite dans les œuvres de Wim Botha ou Yinka Shonibare, qui s'interroge sur sa double culture dans Victorian Philanthropist's parlour, un intérieur victorien tapissé de tissus africain. Quant à Simon Njami, il considère que l'art contemporain africain est entré dans une nouvelle ère, après les périodes de revendications de leurs racines puis de dénégation. Pour lui, « Les artistes africains bricolent encore, au sens où ils sont dans l'expérience, l'expérimentation et la prise de risque ».

Dans sa politique d'ouverture à l'art non-occidental, le Centre Pompidou a déjà présenté l'exposition Alors la Chine ? en 2003, malheureusement très loin de donner un aperçu de la richesse de la création chinoise. Africa Remix réhabilite cette voie avec l'ambition d'esquisser un état des lieux d'un art en construction et de changer notre regard sur l'Afrique.

- Lire aussi l'entretien avec Marie-Laure Bernadac, commissaire française de l'expo Africa Remix - Lire aussi Africa Focus : portrait de cinq artistes contemporains

Africa Remix
L'art contemporain d'un continent
25 mai - 8 août 2005
Centre Georges Pompidou
Galerie 1, niveau 6
9 euros, tarif réduit 7 euros

Illustrations :
- (top) Oyé Oyé, Michèle MAGEMA, 2002
Installation vidéo
Courtesy l'artiste

- 1. Great American Nude, Hassan MUSA, 2002
Technique mixte sur textile
204 x 357 cm
Courtesy l'artiste

- 2. Kunhinga Portraits, Guy TILLIM
Tirages couleur
Michal Stevenson Contemporary, Cape Town

- 3. African Adventure, Jane ALEXANDER, 1999-2002
Technique mixte
Dimensions variables Courtesy l'artiste
Vue de l'installation au Mess des officiers
Château Good Hope, Le Cap

Ophélie Lerouge




- Le site du Centre Pompidou
- Pour aller plus loin : le site officiel de l'exposition à Londres www.africaremix.org.uk (engl.)
A voir :
- Programme cinéma au Centre Pompidou
« Fictions d'Afrique » jusqu'au 27 juin 2005
- Colloque international organisé avec le musée du quai Branly :
« Exposer l'art africain contemporain » le 15 juin 2005
« Postcolonial studies » le 16 juin 2005
- Exposition Africa Urbis
Jusqu'au 31 juillet 2005
Musée des Arts derniers
105, rue Mademoiselle
75015 Paris


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