Jia Zhang-Ke

Premier film de Jia Zhang-Ke à sortir dans le circuit officiel chinois, The World décrit les relations électronico-sentimentales qui agitent un groupe de jeunes Pékinois plongés au cœur d'un parc d'attractions. Comment ces individus arrivent-ils à vivre dans un monde en mutations ultra-rapides, saturé de télécommunications et meublé d'illusions ? Entretien.

Lire la chronique de The World

Fluctuat.net : Pourquoi avoir choisi de tourner dans ce parc d'attractions à Pékin ?
Jia Zhang-Ke :
Je voulais faire un film sur Pékin, et sur les jeunes qui venaient de la province pour y trouver du travail. C'est une population sacrifiée qui subit la pression d'une évolution rapide et fulgurante. Récemment, la Chine a connu de nombreuses évolutions, mais celles-ci ont toujours été interrompues, soit par des guerres, soit par des mouvements politiques. Aujourd'hui c'est une nouvelle période qui s'ouvre, qui sacrifie toute une population très diverse à Pékin, de gens ordinaires. En même temps, ce que l'on vit aujourd'hui avec les nouveaux moyens de communication, pas seulement en Chine d'ailleurs, est à mon avis une nouvelle solitude de l'individu. Je pense qu'il y a aujourd'hui en Chine une nécessité à tourner ce type de sujets. Les artistes chinois contemporains abordent très peu la souffrance individuelle. Ils s'intéressent surtout aux phénomènes de société. Ce qui m'intéresse, moi, c'est de parler de ce que les gens vivent dans l'instant, de l'influence de cette pression économique sur les êtres.
Pendant longtemps, je n'ai pas su comment aborder ce sujet. Et puis Xao Tao, mon actrice (personnage principal de Platform, Plaisirs Inconnus et The World) m'a parlé d'un parc du même type, dans le Sud de la Chine, où elle a été danseuse. Tout de suite, ce fut une évidence. Je voulais parler de l'accélération du développement, de l'influence que cela peut avoir sur les individus et ce parc en était la parfaite métaphore : on peut faire le tour du monde en une journée, sans passeport, tout en restant dans un lieu clos, totalement refermé sur lui-même. Il y a une contradiction entre les apparences et ce qui se passe en profondeur.

On voit des personnages qui craquent dans The World, ce qui détonne à la fois par rapport à vos films précédents, et par rapport à une certaine idée que l'on se fait de la pudeur asiatique.
C'est vrai qu'en Chine il y toujours une réserve dans l'expression des sentiments, et moi-même j'ai toujours eu une retenue par rapport à cela. Mais cette fois-ci, le sujet du film me donnait les moyens de montrer cela et je pense que c'était nécessaire. Depuis 2000, avec la pression de la perspective des Jeux Olympiques de 2008, l'accélération est en effet plus rapide que jamais. C'est une dynamique que je retrouve à tous les niveaux. Ce qui m'a motivé dans la conception du film, ce sont les mots « mouvement » et « action ». Et ce jusque dans la recherche de financement, dans la manière d'organiser la promotion. Parce qu'en Chine on a tendance à être dans le flottement, dans une certaine inconscience, dans le rêve. Les gens se leurrent complètement sur les écarts grandissants entre les riches et les pauvres par exemple, ou dans le cas des femmes, sur leur condition. J'avais besoin de dire directement, franchement les choses.

La musique occupe une place très importante dans ce film, beaucoup plus que dans les précédents. Pourquoi ?
C'est lié au sujet. Je n'ai pas voulu suivre une trame narrative traditionnelle, mais plutôt construire une histoire dans laquelle plusieurs récits allaient se croiser, de manière à refléter la complexité de la société actuelle. Et comme tout est lié ici à la superficialité des rapports entre les gens, je gardais un rapport superficiel avec les personnages. En même temps, j'avais envie d'englober le monde dans mon sujet. Alors qu'il y a une tendance à mettre en avant les différences entre les cultures, je ressens de plus en plus le besoin de mettre en avant les points communs. Toutefois, je ne voulais pas que le film soit difficile d'accès. Je voulais donner un espace de réflexion au spectateur.

Considérez-vous The World comme le dernier volet d'une trilogie commencée avec Plateform et Plaisirs Inconnus ?
Non. Je pense plutôt être au début d'une nouvelle période. Mon prochain film est un documentaire, qui s'appellera Still Life, et qui portera sur les jeunes gens de province qui décident de rester chez eux.

C'est votre premier film dans le circuit officiel. Est-ce un adoubement définitif ?
Certainement pas. Je ne suis pas du tout sûr d'avoir une autorisation officielle pour le suivant. Bien sûr, la reconnaissance internationale dont je jouis désormais met une certaine pression sur les autorités chinoises. Et puis vu les moyens de diffusion, c'est désormais très difficile pour eux d'interdire mes films. Alors qu'ils ne sont jamais sortis en salles, mes films précédents se sont vendus en DVD pirate à plus de 800 000 exemplaires. C'est totalement impossible à contrôler. Et puis c'est vrai que l'on sent malgré tout un désir de s'ouvrir de la part des autorités, et de réformer leur système de cinéma. Mais mon projet suivant est une fiction sur la révolution culturelle, et il n'est pas dit que ce sujet sensible ne me cause pas des ennuis.

Jia Zhang-Ke ; 2 et 3. The World. Photos © Ad Vitam]

Isabelle Régnier.

- Plus d'infos sur The World sur le site du distributeur Ad Vitam - Lire la chronique de Plaisirs inconnus (Jia Zhang Ke, 2002)



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