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The World

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Fascinant, le sixième film de Jia Zhang-Ke est son premier travail qui, pourtant produit en partie par le Japonais Kitano, a été distribué en Chine dans un circuit officiel. D'une grande ambition, The World est à la fois document sur une dictature s'ouvrant à l'étranger et à ses capitaux, peinture d'une vie moderne où la technologie se mêle à l'émotion, et réflexion sur le pouvoir des illusions.

- Lire aussi l'interview de Jia Zhang Ke

« Si tu ne viens pas au monde, le monde viendra à toi » : tel pourrait être le slogan du parc d'attraction où se déroule l'essentiel de The World. Sorte d'utopie située dans la banlieue de Pékin, il propose à ses visiteurs d'admirer les merveilles architecturales de la planète sans avoir à franchir les frontières de la Chine. Parfois de taille réduite, 106 monuments parmi les plus célèbres - la Tour Eiffel, le Taj Mahâl, les grandes pyramides d'Egypte, et même feu le World Trade Center - y projettent leurs ombres pour le plaisir des camarades en goguette. C'est dans ce cadre qui est à la fois partout et nulle part que se jouent diverses intrigues.

Tao aime Taisheng, qui aime Qun. Autour de ce trio circulent d'autres personnages, employés du parc et travailleurs du peuple, malfrats bien destinés à faire leur beurre et jeunes femmes ramenées de Russie dans le but, comme on croit le comprendre, de les soumettre à la prostitution. Les relations se tissent et chaque plan séquence est un carrefour où se succèdent et se nouent les multiples intrigues. Jia Zhang Ke en profite pour faire une coupe transversale de cette Chine que l'on dit en pleine mutation, tant il est vrai qu'elle s'ouvre au capitalisme et aux marchés internationaux. Dans un premier temps, The World peut ainsi être vu comme un passionnant document sur la manière dont les Chinois s'accommodent tant bien que mal de leur situation paradoxale. Toujours aussi soumis à un pouvoir violemment autoritaire qui ne les laisse sortir qu'au compte-gouttes, ils voudraient pouvoir partir, voyager, et voient surtout affluer les capitaux étrangers. L'argent est là et côtoie les attitudes traditionnelles et les conventions locales. Résolument moderne, le microcosme présenté est une partie qui vaut pour le tout. Ce film d'une ambition qui n'est rien moins que folle, saisit la réalité économique et sociale de la Chine d'aujourd'hui à travers un univers professionnel où chacun doit un temps jouer un rôle et où l'ambition et la rentabilité peuvent se révéler fatales. Mais il s'aventure aussi plus loin, bien plus loin.

Le parc est également l'écrin factice de sentiments dont la vérité n'est pas à mettre en doute. Déclinant cette logique de l'illusion, le cinéaste choisit de multiplier les références visuelles à la plus pointue des modernités. Les écrans des téléphones portables, grâce auxquels les amants s'échangent mots doux ou violents, deviennent des fenêtres ouvertes sur le fantasme et l'animation. Dégagés du réel, les pixels se changent en dessins animés. L'émotion se fonde alors dans la technologie pour ne plus vraiment en sortir. L'esthétique publicitaire de certaines séquences - en particulier celles, très efficaces, où la musique techno rythme des ballets sans envergure, dignes d'un Las Vegas du pauvre - renchérit sur la virtualité de ce monde sans véritables attaches, construit sur du vent, mais qui ne saurait pourtant s'affranchir des sentiments du monde réel. L'amour, la jalousie, l'amitié au delà des mots, la nostalgie, tous ces ressentis sont montrés comme permanences volant au-dessus du temps et de l'espace. Si les personnages cherchent à faire connaître leurs émotions par tous les moyens à leur disposition, ils communiquent également par l'émotion. Grâce à elle, ils se comprennent. Elles restent le vecteur essentiel de l'humain, de son expression et de sa signification.

Cette œuvre que son titre invite à qualifier de « film-monde » n'en est pas moins légère, presque transparente. En fait, notre regard se perdant dans un univers de pacotille, l'impression qui est ressort est d'avoir rêvé le réel. Sous l'apparence objective de la plupart de ses images, The World est constamment travaillé par la subjectivité. Le monde n'est plus ainsi ce qu'il est en soi (un simple parc d'attraction) mais ce qu'il est censé représenter pour le visiteur. Dès lors, chacun suit son illusion, désenchanté et néanmoins bien décidé à en être dupe. La société, avec ses problèmes dérisoires et ses grands bouleversements, tient à ce prix.

The World
Un film de Jia Zhang-Ke
Chine, 2004
Durée : 2h13
Avec : Zhao tao, Chen Taisheng, Jing Juen, Jiang Zhongwei, Wang Yiqun, Wang Hongway…
Sortie salles France : 8 juin 2005

[Illustrations : The World. Photos © Ad Vitam]

Manuel Merlet


• Casting de The World

Réal. : Jia Zhang Ke
Avec : Zhao Tao , Chen Taisheng , Jing Jue , Jiang Zhongwei , Wang Yiqun , Wang Hongwei , Liang Jingdong , Xiang Wan , Iu Juan

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