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Année 1994

Sortir des "Arts premiers"

Marie-Laure Bernadac

Commissaire de l'exposition Africa Remix au Centre Pompidou, mai 2005

L'art contemporain africain fait une escale au Centre Pompidou avant de conclure son parcours au Japon. Rencontre avec Marie-Laure Bernadac, commissaire et initiatrice du projet français, enthousiaste à l'idée que la vision rétrograde et étriquée d'un art se limitant aux masques et aux statues exotiques soit révolue !


- Lire aussi la chronique de l'expo Africa Remix au Centre Pompidou
- Lire aussi Africa Focus : portrait de cinq artistes contemporains

Fluctuat : Africa Remix est une exposition itinérante. Comment est né le projet ?
Marie-Laure Bernadac : L'idée est née entre David Elliott, spécialiste de la scène sud-africaine et directeur du Mori Art Museum (Tokyo, site web ndlr), Simon Njami, expert de l'art africain, et Jean-Hubert Martin (*) de réaliser une exposition d'art contemporain africain. Simon Njami, le commissaire général, est cofondateur de la Revue Noire (site) et a été commissaire des Rencontres photographiques de Bamako. Le premier partenaire fut le Museum Kunst Palast à Düsseldorf (site) dirigé par Jean-Hubert Martin. Ils ont ensuite cherché des partenaires en Europe : Londres (Hayward Gallery) puis Tokyo (Mori Art Museum), sans passage par Paris.
J'ai proposé une exposition d'art contemporain africain pour l'ouverture du Quai Branly. Le Centre Pompidou était intéressé. Son président, Bruno Racine, trouvait que l'exposition s'intégrait dans la politique d'ouverture du Centre aux cultures non-occidentales (Alors la Chine ? 2003). J'ai alors contacté Jean-Hubert Martin et Simon Njami. Chaque étape a son commissaire : Jean-Hubert Martin à Düsseldorf, Roger Malbert à Londres et moi-même pour Paris. Nous nous sommes réunis tous les deux mois pendant deux ans. Jean-Hubert Martin a réuni des artistes déjà présents dans Partage d'exotisme. J'ai contacté des artistes résidant en France. Ce caractère hétéroclite des artistes a fait la richesse du projet.

Africa Remix reflète-t-elle une vision occidentale?
C'est à la fois une vision occidentale et africaine. Simon Njami, commissaire général, est africain (camerounais). Chaque individu a son propre regard en fonction de sa culture et de son vécu. Mais la même exposition pourrait avoir lieu en Afrique du Sud, à Dakar ou Bamako. Il existe peu d'interlocuteurs en Afrique, il est normal que le relais se fasse par le biais d'Occidentaux. Des acteurs africains prennent les choses en main, mais le décalage économique et politique reste énorme.

Comment a été pensé le découpage thématique : Identité et Histoire, Corps et Esprit, Ville et Terre ?
Le découpage a été pensé par Simon Njami. Les thèmes ne sont pas spécifiques à l'Afrique même si la partie Ville et Terre renvoie au clivage existant entre le monde rural et les mégalopoles. Il existe une culture urbaine propre à l'Afrique. Cependant, la programmation est légèrement différente à Paris, j'ai ajouté des artistes. Nous avons fait des ajustements après les deux premières expositions (à Düsseldorf et Londres ndlr). A mon sens, le projet de Paris est le plus important et le plus cohérent, notamment grâce au lieu. À Düsseldorf, l'exposition était sur trois étages, c'était plus difficile à articuler.

Le terme « remix » est multilingue, mais renvoie aussi aux thèmes abordés dans l'exposition : mixage du traditionnel et du contemporain, recyclage, identités multiples, passage du rural à l'urbain et réciproquement…
Oui. À travers le terme « remix », nous voulions faire référence à la musique, très importante dans la culture africaine et impulser une perspective contemporaine. Nous voulions dévoiler l'Afrique comme continent et démontrer qu'à présent les artistes africains appartiennent à la mondialisation.

Le recyclage des matériaux, le détournement et la parodie tiennent une place importante dans nombre d'œuvres exposées. De même, le colonialisme est très présent, mais toujours « mixé » avec la culture africaine - je pense à des artistes comme Wim Botha ou Yinka Shonibare. Peut-on y voir une quête d'identité sociétale et artistique ?
Oui. La situation géopolitique de l'Afrique est très présente. Les souvenirs de guerres d'indépendance, des conflits et des troubles actuels sont très vigoureux. On retrouve de nombreuses résonances sur les problématiques actuelles. Il y a une réelle volonté de sortir des « arts premiers », des masques et des statues. On le sait déjà par la mode, il était temps de découvrir les artistes visuels !

Quelle place occupent-ils sur la scène artistique internationale et sur le marché de l'art ?
Certains sont à New-York et apparaissent régulièrement dans Artforum mais ils gardent un lien privilégié avec « le pays ». Depuis une dizaine d'années, on a vu l'émergence d'une jeune génération avec des artistes comme William Kentridge ou Cheri Samba. Cela va évoluer, mais en Afrique il n'existe pas de structures et de marché, même si quelques initiatives se développent comme la Biennale de Dakar. Beaucoup ont émigré en Belgique ou en Hollande. Le fait que certains artistes soient reconnus en Occident va aider la situation locale. Nous, Occidentaux, cela nous force à repenser notre fonctionnement de l'art sans soutien, galeries ou marché : il peut y avoir des artistes qui échappent au marché !

Le mécénat de Total laisse perplexe. Quelles ont été les réelles motivations de leur sponsoring ?
C'est le Centre Georges Pompidou qui s'est occupé du mécénat. Total a une réelle volonté d'investissement culturel et a déjà aidé des expositions d'art africain, essentiellement dans des galeries.

Pourtant la présence de cette société ne laisse pas indifférent. Dans l'exposition, Mohamed El Baz inscrit sur un mur : « Total.ment Africain » dans son oeuvre Bricoler l'incurable. Niquer la mort / love suprême. Comment Total a-t-il pris cette provocation ?
Forcément assez mal, même si les représentants de Total ont fait preuve d'humour et sont conscients de leur position. Cependant, l'artiste critiquait à la fois Total et l'OUA (Organisation de l'Unité Africaine).

Qu'attendez-vous de cette exposition ? A votre avis, existera-t-il un après Africa Remix comme il y a eu un après Magiciens de la Terre il y a 15 ans ? Notre regard en sera-t-il différent ?
Je l'espère ! L'exposition Magiciens de la Terre offrait une vision magique. Les artistes ont travaillé sur la mondialisation. Alors que Magiciens... était la première exposition de ce type, Africa Remix devrait être la dernière et asseoir une connaissance en matière d'histoire de l'art. Il faut que nous sortions de notre égocentrisme et, à la manière des Anglo-saxons, que nous découvrions cette période post-coloniale. Ensuite, c'est la qualité de chaque artiste qui déterminera son avenir.

En visitant l'exposition, je me suis dit qu'on avait perdu le sens de la narration, élément très présent dans l'exposition tant par les sujets que par la forme…
Les artistes africains sont plus proches de la vie, il n'y a pas de déconnexion. C'est un art nouveau qui naît dans l'urgence et des conditions difficiles. Leur Histoire est très présente dans leurs œuvres. Par exemple, être une femme artiste en Egypte relève du miracle ! Il n'existe pas de tradition des arts visuels, pas d'avant-garde. Ces artistes sautent directement dans la modernité et utilisent tous les moyens possibles sans référence à l'histoire de l'art. Ils ont une liberté totale ! Ils font référence à l'Occident tout en injectant leur sensibilité. Il en résulte un art engagé, pour certains, et une grande vitalité. L'émergence de l'art africain contemporain s'apparente à celle de l'art d'Amérique latine ou de la Chine. Même si en Amérique latine, le contexte était différent à cause de la proximité géographique des Etats-Unis. Pour nous, Occidentaux, l'intérêt est grand : les artistes africains nous offrent une autre lecture de la création contemporaine avec une énorme capacité de digestion.

Depuis quelques temps déjà, un certain nombre de mots-clés sont largement usités comme « créolisation », « métissage » et « hybridité ». Pensez-vous que ces termes s'appliquent à l'Afrique essentiellement ?
Ces termes révèlent la culture mondiale et l'émergence de nouvelles identités multiples. Les artistes d'Africa Remix le reflètent très bien. Par exemple, il me semblait intéressant de présenter le regard d'Isaac Julien, artiste antillais, sur l'Afrique où il mêle les différentes tensions Nord-Sud. Ces artistes sont les mieux placés pour parler du métissage. L'esthétique de la créolisation est une manière de sortir des frontières nationales…

* Jean-Hubert Martin : commissaire notamment des expositions Magiciens de la Terre au Centre Georges Pompidou et Partage d'exotismes à Lyon.

Illustrations :
- (top) Enclosed resurgence, Julie MEHRETU, 2001
Encre et acrylique sur toile
122 x 152 cm
Collection particulière, New York

- 1. Belongo, Fernando ALVIM, 2003
Broderie sur tissu
201 x 203 cm
Courtesy Collection Sindika Dokolo

- 2. Niquer la mort / Love Supreme, Mohamed EL BAZ, 2004
Technique mixte, installation avec vidéo
Courtesy l'artiste

- 3. The townshipwall N°10, Antonio OLE, 2004
Assemblage de tôles ondulées, portes, fenêtres et autres matériaux de récupération
Courtesy l'artiste

- 4. Sasa, Anatsui EL, 2004
Installation
Aluminium, fil de cuivre
840 x 640 cm
Courtesy l'artiste


- Lire aussi la chronique de l'expo Africa Remix au Centre Pompidou
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Ophélie Lerouge - 07 mai 2008

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