Mother India, joyau des DVD Bollywood édités dernièrement par Carlotta, est à la fois le dernier film Mehboob Khan et un des premiers qu'il réalise en couleurs. Cinéaste et producteur à Bombay depuis les années 1930, il y rassemble tous les secrets de son style héroïque : la grande Nargis, l'enthousiasme de la fable édifiante, la force de la sentimentalité et la beauté majestueuse de la danse.
Aux amateurs de cinéma hindi qui trouvent les classiques du genre en mauvaise reproduction vidéo, rue du Faubourg-Saint-Denis à Paris, l'édition DVD par Carlotta de Mother India est l'occasion d'ajouter à leur collection le chef d'œuvre de Mehboob Khan restauré dans ses couleurs d'origine. Pour les curieux, attirés par l'engouement grandissant que suscitent en Occident les films de Bollywood, cette édition est l'occasion de découvrir d'un seul coup l'histoire du cinéma populaire indien, son esprit et sa structure immuables depuis l'époque de son éclosion à Bombay, dans les années 1930, jusqu'aujourd'hui. Bollywood, la cinéville, documentaire d'Amaury Voslion qui accompagne le film de Mehboob Khan, nous permet d'en tracer la généalogie.
Il faut remarquer d'abord que ce cinéma est né avec l'introduction du parlant. Il se développe à partir du moment où les danses et les chansons peuvent structurer la construction dramatique des films qui reproduisent à l'écran des pièces de théâtre traditionnelles. En un même spectacle fleuve et suivant une trame narrative toujours très sentimentale, ces pièces rassemblaient plusieurs histoires et plusieurs genres. La tragédie héroïque, l'intrigue policière, le drame social, la comédie burlesque et la comédie romantique se suivaient au théâtre comme ils se suivront au cinéma, apportant une multiplicité de décors dans la continuité filmée. Chaque segment du récit, nécessairement conclu par une séquence dansée et chantée, entraîne une célébration des tournants qui marque le destin des personnages quelle que soit leur fortune, bonne ou mauvaise. Par comparaison, on voit que la question de l'indépendance du cinéma face aux formes antérieures de la création, qui taraude le cinéma moderne en occident, ne s'est pas posée en Inde. Au contraire, il a fallu que le film soit en mesure de reprendre à son compte les formes préexistantes du théâtre, du chant et de la danse, pour pouvoir se développer au sein d'une culture si jalouse d'elle-même qu'elle n'a rien voulu perdre de ses traditions dans l'évolution des formes et des techniques de représentation.
Suavité des figures divines
Le documentaire d'Amaury Voslion apporte quelques références importantes pour comprendre l'émergence au plan mondial, depuis le début des années 2000, des films Bollywood, mais on peut dire que Mother India dans son gigantisme et son classicisme aboutis est déjà, à lui seul, une histoire du cinéma indien. En 1957, ce film confirme la seconde naissance de la production des studios à Bombay, avec l'introduction de la couleur. Le goût des formes décoratives, la volupté de la nature, des vêtements et des visages que l'on fait ressembler, par le travail du maquillage, aux divinités hindoues traditionnelles, trouve alors une dimension nouvelle. La séquence du film de Mehboob Khan où Rauna (Nargis), rescapée d'une tempête antédiluvienne, se relève couverte de boue, mais aussi statufiée et comme moulée dans la terre humide, telle ces déesses d'argile peinte que l'on promène dans la ville avant de les jeter dans le Gange, le soir des Puja au Nord de l'Inde, confirme cet amour immodéré de l'imagerie que la couleur allait pouvoir développer au cinéma. Il semble que la suavité des figures de la divinité sauve, en Inde, le réel de la cruauté de l'existence. Avec la couleur, non seulement le spectacle allait pouvoir devenir encore plus grand, les décors plus impressionnants et les drames plus poignants, mais encore, la divinité allait pouvoir quitter le monde lointain des représentations symboliques pour venir s'incarner dans le corps animé des acteurs magnifiés par l'image cinématographique.
Si la question de l'indépendance de cette forme nouvelle par rapport aux traditions narrative et iconographique ne se pose pas, dix ans après le départ des Britanniques celle de l'indépendance du pays se pose en revanche. Mother India rend hommage à une culture millénaire, à un territoire, à une population gigantesque et à son effort quotidien pour maintenir une cohésion nationale malgré la pauvreté qui la ronge. Il le fait en superposant le destin d'une mère à celui du pays, la figure du dévouement filial à celle d'un attachement organique du peuple à la terre, la figure des générations qui se perpétuent à celle de la société entière évoluant vers la stabilité économique, c'est-à-dire notamment l'autosuffisance alimentaire. Il compose ainsi une sorte de totalité grandiose unissant le décor, les personnages, l'intrigue et la morale de l'histoire. Une totalité qui représente aussi bien l'unité de l'Inde en train de se construire. C'est cette force titanesque d'un peuple en marche vers lui-même qui traverse le film, le soulevant parfois, quand la danse intervient, au-dessus du sol, et le renversant d'autres fois durement sur la terre, battu par le vent, submergé par la pluie, terrassé par la faim. La dimension d'optimisme collectif qui l'anime pourtant, les messages de solidarité, le discours qu'il diffuse sur la nécessité du partage de la terre et de l'effort donne finalement, on peut le reconnaître, une nouvelle lettre de noblesse au film de propagande. Entre Hollywood et le cinéma soviétique des années 1920, Mother India trouve son rythme propre et il pose une pierre majeure à l'édifice de la plus importante production nationale du monde.
Mother India
Un DVD Carlotta films
Un film de Mehboob Khan
Inde, 1957, couleurs
Durée : 1h52
Avec Nargis, Sunil Dutt, Rajendra Kumar, Raaj Kumar, Kumkum, Chanchal, Azra, Master Sajid…
Bonus : Bollywood, la cinéville, documentaire, 2004, 52 min, de Amaury Voslion.
[Illustrations : Mother India. Photos © Carlotta Films]
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