Après avoir présenté des mises en scène dans des lieux informels et un spectacle construit autour de texte de Heiner Müller (déjà), en juin dernier, dans le cadre de la Müller Factory, aux Subsistances à Lyon, Irène Bonnaud a mis en scène Tracteur de Heiner Müller, qui se joue actuellement au Théâtre de la Bastille. Interview.

Tracteur raconte une histoire simple. Un homme saute sur une mine en voulant labourer un champ et devient ensuite apôtre de la collectivisation des terres. Si, du moins, l'on se fie au synopsis, il peut paraître incongru, en ces temps de défiance généralisée envers la chose politique, d'exhumer un texte traitant de la construction d'un prétendu socialisme en RDA. Et pourtant... La pièce appuie là où cela fait mal, en inscrivant le politique dans le corps même de l'individu ; ce faisant, elle souligne les contradictions entre utopie et réalité.

Fluctuat net : Pourquoi ressortir un morceau archéologique, comme disent certains, tel que Tracteur, aujourd'hui ?

Irène Bonnaud : Müller est l'auteur, parmi ceux des cinquante dernières années, qui s'est le plus attaché à se servir de l'histoire et de la politique comme d'un matériau, et qui est parvenu à ne pas tomber dans les travers du théâtre engagé ou du théâtre politique au sens traditionnel de ces termes. Il préfère montrer les contradictions propres à ce matériau même. Il montre comment la politique traverse la vie et le corps des individus. C'est particulièrement frappant dans Tracteur puisqu'il y est question d'un personnage qui perd une jambe au nom d'une certaine idée de la communauté et de la politique. Il doit labourer un champ dans lequel des mines sont restées depuis la Seconde Guerre mondiale. De l'individu égoïste, asocial dans la lignée de personnages de Brecht comme Fatzer ou Baal, on arrive jusqu'au collectif et jusqu'à la mise en œuvre d'une communauté, itinéraire qui passe par la mutilation, par l'amputation d'une jambe.

Flu : Lorsque tu dis que Müller se différencie du théâtre engagé, à quoi fais-tu allusion ?

I.B. : En cela, Müller est l'héritier de Brecht qui a fondé son théâtre précisément sur le rejet du théâtre politique tel qu'il s'était développé en Allemagne et en Russie dans les années 1910, 1920. Soit, comme en Allemagne, un théâtre social-démocrate qui consistait à servir au peuple les grands classiques de la littérature bourgeoise sans rien y changer, une extension de l'accès à la culture, mais qui ne passait par aucune pensée politique nouvelle. Soit un théâtre d'agit-prop qui se servait parfois de formes d'avant-garde mais qui creusait encore un peu plus le fossé entre la scène et la salle puisqu'il s'agissait d'imposer certains mots d'ordre aux spectateurs. Brecht, dans les années 20, partant du refus de ces deux formes, a donc essayé de fonder un théâtre intégralement critique, c'est-à-dire qui ne prenne pas la politique comme une fin mais qui se serve de la politique comme d'un matériau pour en montrer les contradictions et pour laisser en fin de compte les questions en suspens. Je crois que c'est ce que Müller essaie de faire lui aussi. Lorsqu'il donnait des interviews, notamment aux journaux où à la télévision ouest-allemands, il tenait une position d'intellectuel de gauche, disons d'intellectuel engagé ; mais, lorsqu'il écrivait ses pièces, il essayait d'oublier ses propres prises de position dans un sens ou dans un autre et tentait de creuser les contradictions de son propre engagement.

Flu : Tu parles des contradictions du matériau politique qu'une pièce comme Tracteur est censée soulever. Mais, moi, il m'a semblé que Müller faisait une critique - disons du stalinisme version est-allemande - d'ordre, non pas politique - mais à défaut de trouver un terme mieux approprié - d'ordre existentiel. Comme s'il n'y avait pas de réponse politique possible, pas de dépassement possible de cette contradiction.

I.B. : Oui, c'est juste. On dit toujours que Müller essaie d'écrire des tragédies. C'est-à-dire que pour lui, effectivement, il y a des contradictions qui ne peuvent pas être dépassées, des contradictions "à l'arrêt", comme dirait Benjamin. Ou alors, quand on a l'impression qu'elles pourraient être dépassées, elles ne le sont que de façon extrêmement pulsionnelle dans des choses qui sont en deçà ou au-delà du discours rationnel. Il y a certaines pièces de Müller, où l'on s'échappe de la contradiction par des cris inarticulés, la violence ou la folie. Pour écrire de bonnes pièces, pensait Müller, il faut un matériau tragique, c'est pour ça qu'il considérait que la grande tragédie de XXe siècle, c'était l'utopie communiste et l'histoire de sa réalisation ou plutôt de sa non-réalisation. Ce que Müller considérait comme une tragédie, c'est par exemple la scène finale de Tracteur où l'on voit un ouvrier devenu communiste qui, pour convaincre les paysans d'accepter la collectivisation agricole et d'entrer dans les kolkhozes, raconte un crime de guerre qu'il a commis quand il était sous les ordres d'officiers hitlériens pendant la Seconde Guerre mondiale. On atteint une sorte de point abyssal de la contradiction : pour arriver à construire le socialisme, on finit par se servir d'histoires des ennemis jurés : les fascistes d'hier.

Flu : Pourtant, l'argument selon lequel le paysan soviétique dise ne plus se souvenir de l'emplacement où se trouvait son champ avant la collectivisation, aurait pu intervenir dans d'autres circonstances. Le désir des Nazis est, au contraire, de le voir marquer de l'attachement avec ce qui fut sa propriété privée.

I.B. : Non, justement, ce qui est intéressant dans la pièce, c'est que Müller ne s'est pas contenté de mettre ce contrepoint pour montrer l'utopie de la collectivisation et la disparition du souvenir même qu'il y eût une propriété privée. En ce sens, c'est un récit complètement utopique. Mais on a suivi l'itinéraire de ce personnage que l'on a vu comme une victime pendant plusieurs scènes de la pièce, puisqu'il perd une jambe en sautant sur une mine, on lui demande de devenir un héros, d'être amputé pour le bien de la communauté. Il finit très progressivement à accepter ce rôle-là, il devient communiste et, dans la dernière scène de la pièce, c'est la première fois où l'on apprend que ce personnage pétri de contradictions, auquel on s'est attaché et qui a fait tout cet itinéraire qui passe de l'individualiste dangereux jusqu'au militant communiste, eh bien, ce personnage-là était justement un criminel de guerre pendant la Seconde Guerre mondiale. Que ce personnage-là a sans doute posé des mines, semblables à celle sur laquelle il a sauté plus tard.
Dans Tracteur comme dans d'autres pièces de Müller, on trouve cette contradiction du pays qu'il essaie de montrer. La RDA s'est autoproclamée Etat anti-fasciste officiel, c'est-à-dire un Etat qui, dès le début, a essayé de faire parler les morts. Il y a été établi un culte du monument aux morts et un culte des statues à tel point que Müller disait que la RDA était une dictature des morts sur les vivants. Parce qu'à chaque fois qu'il y avait un mouvement de protestation contre le régime, comme les grèves et manifestations du 17 juin 1953 ou les mouvements de jeunesse contestataires dans les années 60, l'Etat est-allemand justifiait l'oppression que subissait la population par le souvenir de l'anti-fascisme et de la lutte contre le nazisme.

Flu : Les contradictions dont parle la pièce ne reflètent-elles pas les contradictions du personnage de Heiner Müller, dans sa position d'intellectuel, c'est-à-dire animé d'une conscience critique envers le régime, tout en étant, de fait, un privilégié par rapport à l'ensemble de la population est-allemande ?

I.B. : Müller, comme la plupart des écrivains est-allemands, avait une position très ambiguë en RDA. Il n'est devenu l'écrivain est-allemand par excellence qu'après la Réunification parce qu'il était un des derniers à oser dire qu'il y avait eu des choses importantes qui avaient été pensées et tentées en RDA. Et que l'on ne pouvait pas coloniser l'Allemagne de l'Est via le deutschemark et Helmut Kohl sans faire de nombreux dégâts. Du coup, il est devenu une figure de reconnaissance identitaire pour beaucoup d'Allemands de l'Est. Du temps de la RDA même, il avait une position extrêmement marginale.
Sa carrière a mal commencé puisque la pièce dont sont tirés quelques fragments de Tracteur, L'Emigrante ou la vie à la campagne - qui a été jouée en 1961 et qui est une très très longue pièce sur la vie d'un village durant les années d'après-guerre - a été interdite au soir de sa première. Müller a été exclu de l'Union des écrivains, le metteur en scène a été envoyé dans les mines de charbon, enfin, ça s'est très mal passé et Müller a connu une longue traversée du désert durant laquelle ses pièces n'étaient pas acceptées dans les théâtres d'Allemagne de l'Est. Müller n'a eu une position plus enviable qu'à partir des années 70, lorsque ses pièces ont commencé à être jouées à l'Ouest : en RFA, aux Etats-Unis, en France. Ce qui lui a donné une position privilégiée car bien qu'il écrivît des pièces, pour la plupart, interdites en RDA, le régime est-allemand était très soucieux de son aura culturelle et permettait donc à Müller d'aller à l'étranger pour la création de ses pièces, de rapporter des devises, etc.
Müller est resté dans cette ambiguïté jusqu'à la chute du mur de Berlin : il était à la fois un écrivain censuré par le régime et un privilégié par rapport à ses concitoyens. Cette contradiction-là apparaît effectivement dans ses pièces. C'est Hamlet-Machine qui est LA pièce sur cette position de l'intellectuel coincé entre la machine d'Etat et la vie de la population.

Flu : Pour revenir à Tracteur, même si Müller place son action dans un contexte qui la fait paraître concrète, les données persistent à me paraître abstraites. Je ne peux pas m'empêcher de considérer la situation comme une hypothèse d'école. Il me semble, en effet que ladite construction du socialisme, dans le cas de la RDA comme dans celui des autres démocraties populaires, ne pouvait être, par définition, qu'un fantasme.

I.B. : Le cas de Tracteur est un peu particulier car cette pièce, datée de 1975, correspond à un moment où Müller ne croyait plus de tout en une quelconque possibilité d'amélioration du régime est-allemand. Le montage est bien de 75 mais regroupe des fragments que Müller a écrits juste avant la construction du mur de Berlin en 61. On sent des contradictions entre ces différentes strates temporelles de la pièce. Müller utilise des fragments anciens qu'il considère comme toujours valables et en même temps, il s'interrompt lui-même pour dire que tout cela ne signifie peut-être plus rien ; il met donc en scène dans la pièce même les rapports qu'il entretient avec ses vieux textes et aussi, sans doute, avec les positions politiques qu'il pouvait avoir dans l'immédiat après-guerre ou dans les années 50. Une époque où la RDA, par contraste avec la période nazie, pouvait être néanmoins un point de cristallisation, un point d'espérance, car il y avait eu le traumatisme de douze années de nazisme. On sait que Müller lui-même a été habité par l'espoir de construire un pays anti-fasciste dans les dix quinze années qui ont suivi la guerre.

Tracteur, de Heiner Müller, mis en scène d'Irène Bonnaud, avec Dan Artus, François Chattot, Sophie-Aude Picon, Volodia Serre et Nantene Traore. Jusqu'au 9 février au Théâtre de la Bastille.

Julie de Faramond




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