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28 ans plus tard, on se retrouve au même endroit pour venir boucler la boucle. 28 ans plus tard, on n'a plus le même regard, on a grandi, on est passé par deux épisodes a priori décevants, pourtant on est toujours là. 28 ans plus tard, George Lucas atteint enfin une perfection, sinon une pleine cohérence esthétique. Son entreprise est devenue ce qu'elle a toujours désiré être : une image, une certaine idée du cinéma.
Lorsque Lucas boucle Star Wars, personne n'y croit. Aussi bien les studios que les comédiens, voire ses anciens camarades de classe tels Brian De Palma qui, après avoir assisté à un premier montage du film (où les effets spéciaux étaient remplacés par des images d'archives de guerre), était très cynique à son égard : « c'est quoi la Force, qu'est-ce que c'est ce machin la Force ? ». Pour Spielberg, le film allait être un carton, il prévoyait déjà plusieurs millions de dollars de recettes, pas un hasard si plus tard les deux hommes travaillèrent ensemble sur Indiana Jones. Si l'expérience fut difficile, c'est parce que Lucas n'est pas un homme de plateau. Pour lui, le tournage est une expérience traumatisante, désagréable. George Milius (Conan) confiait que l'idéal d'après Lucas aurait été de tourner du porno, parce qu'il se tourne au chaud dans un appartement. On imagine à la rigueur un ILM du porno, mais mal Lucas derrière la caméra. Cette désaffection du plateau, des comédiens (il faut entendre parler Harrison Ford de sa direction d'acteur), de tout facteur réel voire humain est un signe.
Disparition progressive de l'humain
Ce signe, c'est celui d'une disparition logique et progressive de l'humain, des corps, de la chair, qui dans la nouvelle trilogie est devenu flagrante et provoqua de nombreuses déceptions après 22 ans d'attente. Pourtant personne n'aurait dû s'étonner et adresser des reproches à Lucas. Ce constat était déjà en germe il y a 28 ans, et ce qui sépare La Guerre des étoiles de La Revance des Sith n'est au fond pas si radical que ça. Pour Lucas, il n'y a jamais eu de personnage au sens commun du terme, pas d'incarnation, de psychologie fondée, il n'y a que des figures prenant leur source d'inspiration dans des mythologies diverses. De même pour le récit, immense brassage hétéroclite et universel dont il serait inutile de décrire ici les tenants et aboutissants, encore plus inutile de revenir et questionner l'histoire de ce dernier épisode. Idem pour ses ambitions politiques, palimpseste light cherchant des échos avec notre actualité, surtout américaine.
En effet, dans La Revanche des Sith, il paraît plus pertinent de revenir s'attacher à l'esthétique. Cette disparition des corps est donc la conséquence d'un processus entamé dès les premiers épisodes. Ce processus a pour but la création d'une œuvre parfaite où il n'y aurait de séparation entre l'homme et la machine, le réel et sa création (numérique en conséquence). Lucas est, au sens fort du terme, un démiurge, un créateur. Il a inventé, et comme personne d'autre ne l'avait jamais réalisé alors (la seule comparaison possible étant Star Trek, mais elle n'incombe pas à un regard unique), un univers. Plus qu'un strict univers de cinéma, il a inventé un univers qui l'excède, par ses produits dérivés, jouets d'abord puis comics, livres, jeux vidéo etc. Par un ensemble de productions qui régénèrent infiniment l'objet initial, quelque chose dont la seule comparaison possible serait le jeu de rôle (Star Wars est d'ailleurs devenu un jeu de rôle). Cet univers (reproduisant à l'échelle interstellaire nos préoccupations terriennes), pour qu'il existe d'abord par le cinéma, devait donc progressivement atteindre un stade de perfection absolue où le réel (ses scories) serait effacé. Seulement en gommant progressivement les tâches de la réalité, un parfaisant son œuvre avec une obsession monomaniaque, Lucas s'est autant lancé dans une entreprise hygiénique - qui pour beaucoup a rendu les films glacés et stériles - qu'il a déployé son œuvre de manière hallucinante.
Dilution de la représentation
Cette entreprise commence là où la représentation fait problème : les images de synthèse remontent aux sources, au point de départ du circuit de la représentation. Avec l'informatique, c'est le « réel » lui même (le référentiel originaire) qui devient machinique puisqu'il est généré par l'ordinateur. L'objet, le monde, les corps à représenter font ainsi partie eux-mêmes de l'ordre des machines. C'est le programme qui les gère, il ne s'agit plus de création mais de conception. L'idée même de représentation perd ainsi tout son sens et sa valeur. La représentation présupposait un écart originel entre l'objet et sa figuration, un axe entre le signe et le référent, une distance fondamentale entre l'être et le paraître. Avec les images de synthèse cette différence saute, la machine est partout. Le monde lui-même est devenu machinique, c'est à dire image.
Il faut bien comprendre en quoi tout cela nous mène vers le projet de Lucas, en tant qu'œuvre totale, trouvant dans La Revanche des Sith son acmé visuelle. Celui (et ceux) qui crée ces images de synthèse (Lucas et ses infographistes) est davantage un concepteur-programmeur qu'un réalisateur, et le spectateur presque plus « un ensemble du programme ». En ce sens, comme le réel se dissout, la représentation elle aussi se dilue. C'est pour cette raison, notamment, que les héros désincarnés de la nouvelle trilogie, fondus dans l'ensemble de l'image, ont provoqué chez de nombreux spectateurs une anormale (en regard des attentes) déception. Anormale et pourtant logique. Il fallait regarder autrement, il fallait observer ces images depuis ce qu'elles étaient en tant qu'essence, comme projet de cinéma absolu, sujet et objet, source même de leur représentation, acte créateur.
Yoda, carte-mère
Dès lors, on découvre l'ampleur de l'œuvre de Lucas, ce spectacle fait pure image (sans faille) où finalement les ressorts dramatiques sont secondaires. Ce qui fait que Star Wars a fonctionné revient ainsi à un projet esthétique, et il n'y a rien d'étonnant à ce que Lucas reprenne sans cesse son œuvre. Revenant régulièrement au gré des améliorations techniques sur ses anciens films pour les améliorer, comme un peintre peaufinerait ses toiles avec de nouveaux pinceaux. Perfectionnant leur cohérence ontologique (paysages surtout, puis décors, profondeurs, arrière-plans, monstres, robots et machines), poussant en somme la représentation jusqu'aux limites où l'objet représenté (le plus souvent imaginaire) s'estompe derrière l'œuvre, son image. Il n'y a donc plus d'autre ressemblance possible qu'avec le film lui-même, monde total, concret et abstrait, qui se serait substitué à la réalité. Images visibles et sensibles, virtuelles et réelles.
Si La Revanche des Sith constitue ce moment ultime où la technologie fusionne avec l'entreprise esthétique jusqu'à sa perfection momentanée, les enjeux dramatiques (non négligeables, tout de même) paraissent eux aussi atteindre leur degré de perfectionnement, refermant ainsi l'œuvre en la bouclant. Chaque élément narratif de la première trilogie trouve ainsi ses explications, ses causes. Tentant peut-être même intuitivement de faire un pont entre les films, Lucas place plus d'humour tout en stigmatisant l'aspect tragédie. Ainsi certaines envolées lyriques autour d'Anakin dévoilent à merveille ses sentiments troublés et confus, révélant aussi une complexité psychologique qu'on n'avait pas vue depuis L'Empire contre-attaque. Mieux construit, plus rythmé, ce troisième épisode joue avec plaisir des montages alternés pour réunir dans une même perspective les héros du passé (ici) et futur (première trilogie). Alternant avec une remarquable fluidité les scènes d'action (nombreuses et parfois épiques) aux scènes dialoguées, Lucas redonne une certaine jouissance à la narration. Il acquiert un sens de la progression dramatique (autour d'Anakin surtout) et arrive même à faire jaillir quelques pics d'émotion dans l'histoire d'amour (finalement le centre du récit) entre Anakin et Padmé. Même si on se demande toujours si l'acteur le plus captivant de cette saga ne serait pas Yoda, soit une carte-mère. Preuve encore que l'œuvre de Lucas est arrivée, avec La Revanche des Sith, à sa plus grande cohérence : nous faire jouir devant une image, rien qu'une image. Le grand vide. Le grand tout.
Star Wars épisode III : La revanche des Sith
Un film de George Lucas
Etats-Unis, 2004
Durée : 2h20
Avec Ewan McGregor, Natalie Portman, Samuel L. Jackson, Hayden Christensen...
Sortie salles France : 18 mai 2005
[Illustrations : Star Wars épisode III : La revanche des Sith. Photos © Lucasfilm Ltd.]