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En tentant de mettre en images les derniers jours de Kurt Cobain (suicidé en 1994), leader du groupe Nirvana et idole d'une génération, Gus Van Sant ne s'est pas trompé : ici, nulle reconstitution minutieuse visant à mieux « comprendre » le geste ou la personne, mais un regard porté sans relâche sur un homme qui s'éteint.
Un jeune homme blond avance dans les bois. Son T-shirt déchiré et son pantalon de pyjama rouge laissent supposer qu'il n'avait pas prévu cette longue promenade. On se croirait dans Gerry - la caméra accompagne le personnage, se rapproche de lui, observe sans répit sa démarche sèche, son dos voûté, puis le chemin se divise : droite/gauche. Le personnage hésite, puis part à gauche. Entre distance respectueuse et tendresse du regard, Gus Van Sant place tout de suite Last Days dans la lignée de ses derniers films, et s'éloigne d'autant du biopic hagiographique pompeux. Prévenons les fans de Kurt Cobain : ici, le personnage principal se nomme Blake, il joue des morceaux qui ne sont pas ceux de Nirvana (mais ceux composés par Michael Pitt, en parfait état de décomposition et de grâce), et aucun scoop ne sera révélé sur la mort du chanteur. Bien qu'inspiré de la vie de la star, le film s'attache avant tout à un homme, un corps, une silhouette qui ploie progressivement, jusqu'à ne plus pouvoir se relever. Un homme qui meurt. Ça vous rappelle rien ?
Depuis trois films, à savoir Gerry (2002), Elephant (2003) et aujourd'hui Last Days, le cinéma de Gus Van Sant a pris un tournant décisif, qui semble lié à ce sujet récurrent : les derniers jours d'une vie, la disparition d'un homme. Que cela soit dû à un environnement hostile (le désert de Gerry, la mort naturelle), à des individus dérangés (Elephant, le meurtre) ou encore à un esprit malade (le suicide de Blake). La très forte cohérence esthétique de ces trois films dessine indéniablement une trilogie (et peut-être plus, qui sait ?), une avancée majeure dans le cinéma de GVS, et dans le cinéma tout court, tant ces films sont fondateurs d'un univers incroyablement riche. Le récit se voit réduit à un mince fil, tendu vers sa fin, les dialogues se font rares, souvent anecdotiques, la caméra se déplace en suivant ses personnages, et le temps se déconstruit progressivement, se construit musicalement par le biais d'un montage répétitif. Et pourtant, curieusement, cette impression qu'à travers ces films qui pourraient tendre vers une matérialité abstraite ou conceptuelle, c'est bien toujours de simples histoires d'amour que nous conte Gus. Kurt Cobain, qu'a à peine connu GVS, c'est un peu aussi River Phoenix, ami disparu du cinéaste (auquel son roman Pink est dédié), et de nombreux autres, que le film, à travers Blake, tente de retrouver un dernier instant, à ce moment où l'on se devrait d'être proche des êtres aimés, au seuil de la mort.
De la "pudeur"
C'est l'amitié virile des deux Gerry, l'amour naissant des deux tueurs de Elephant, mais c'est peut-être avant tout le regard du cinéaste sur ses personnages : tendre et aimant, enveloppant et toujours attaché, au propre comme au figuré - la caméra ne lâche quasiment pas Blake pendant tout le film. Paradoxalement, c'est à travers son opacité, sa manière de ne jamais vouloir expliquer quoi que ce soit, en « se contentant » d'observer l'étrangeté de ce corps mutique, qui marmonne plus qu'il ne parle, que Last Days nous touche, et devient un film lumineux. Dans ce mouvement fondamental de la caméra, toujours distante, mais aussi toujours là, apparaît avec d'autant plus de force une véritable éthique du regard à l'œuvre, faite d'amour, de tendresse et de pudeur, ce terme tristement has been qui retrouve ici une certaine noblesse. Ainsi, le suicide est élipsé du film, et le vrai moment de « pétage de plomb » est filmé de l'extérieur de la maison, alors que Blake est dans son studio en train de s'énerver sur un morceau fait de samples de lui-même, un cri déchirant dont l'écho se déploie jusqu'à la folie.
La mise en scène est ainsi le second personnage principal du film. En perpétuel dialogue avec ce corps qui ne cesse de s'agiter pour aller nulle part, la caméra qui l'accompagne ancre Blake fermement dans la vie. Comme l'explique GVS dans Pink, marcher, parcourir l'espace, c'est déjà la vie. Le mouvement donne un sens et du sens à la vie. C'est sans doute là une des idées maîtresses de ce cinéma, qui se déploie entre mouvements des corps, trajectoires, espaces à parcourir et temps à passer. Dans un plan fixe, qui sonne comme un appel de la mort, on voit le corps de Blake se recroqueviller, comme s'il était attiré par le sol. Le plan fixe, chez GVS, c'est un peu la mort à l'ouvrage. Peut-être parce qu'alors, le cadre devient proéminent, qu'il avale la substance de l'image cinématographique, en la rapprochant de la photographie, et de la peinture aussi. Dans Last Days, après la mort de Blake, dont on aperçoit le corps allongé derrière une vitre, son fantôme nu va se relever de sa dépouille, et lentement monter à une échelle. Ce plan vient laisser une échappatoire « par le haut » à son personnage, dont le fantôme sort du cadre. Image hautement religieuse s'il en est (il monte au ciel), mais aussi, plus prosaïquement (et sans doute plus vraisemblablement), qui peut se lire comme « il sort du cadre », cette prison qui l'enfermait.
Mettre à nu l'idole
Le choix du cadre est ainsi primordial, puisqu'il instaure une tension très forte entre le fixe et le mouvant (la vie et la mort). Dans Last Days, il n'est pas rectangulaire (comme le 1/85 ou le cinémascope), mais quasiment carré (standard), soit un format qui nous ramène aux origines du cinéma, et qui a quasiment disparu aujourd'hui, sauf dans... Elephant, en 2003. Ce choix détermine ainsi tout l'espace du film, et le rapport d'échelle au personnage, qui nous dit tout simplement : il n'y a pas d'orientation prédéterminée dans le monde où tu te trouves, tu dois trouver seul ton propre chemin. Une question qui revient sans cesse dans les derniers films de GVS : les deux personnages de Gerry se perdent dès le début puis passent leur temps à essayer de trouver leur chemin, et les trajectoires des personnages de Elephant sont répétées jusqu'à en faire des sillons qui quadrillent complètement l'espace et les enferment, creusant ainsi leurs tombes. Une question profondément athée aussi, ce qui ne court plus tellement les rues du cinéma américain actuel (à l'exception du sublime Million Dollar Baby récemment).
Avec ce film, GVS s'avance encore un peu plus loin dans ce cinéma qui place le regard au centre même du monde et de l'humain. Elégie funèbre d'une mort annoncée, Last Days ne cesse de mettre à nu l'idole pour nous révéler l'homme, nous touche par un regard et nous dit beaucoup avec très peu de mots. La grâce, encore une fois.
Last Days
Un film de Gus Van Sant
Etat-Unis, 2004
Durée : 1h37
Avec Michael Pitt, Lukas Haas, Asia Argento
Sortie salles France : 13 mai 2005
[Illustrations : Last Days. Photos © MK2 Diffusion]