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Dans les années quatre-vingt, on pouvait littéralement se faire tuer pour avoir seulement diffusé une chanson des Residents dans une soirée entre amis. Une fille était allée à la rencontre d'un weirdo qui avait mis The tunes of two cities (1982) sur le pick-up d'une fête californienne branchée, aux huées de l'ensemble des invités : « c'est extraordinaire, lui avait-elle dit, avec des yeux de belle visionnaire junky, vraiment extraordinaire... - Quoi donc ? - Extraordinaire qu'il y ait deux personnes sur Terre susceptibles d'aimer ce sale truc : la personne qui l'a fait, et toi. ». Voilà qui serait impossible aujourd'hui, avec un album comme Animal Lover. Hélas, ce n'est pas parce que leur ancienne musique est passée dans les mœurs.
Les vieux fanatiques des Residents (dont je suis, cf. la chronique déjà consacrée à Icky Flix), qui ne se sont jamais faits à la mort de leur guitariste Snakefinger en 1987, savent qu'ils n'obtiendront plus jamais rien de leur groupe préféré qui soit au même niveau d'intensité que Duck Stab ou Mark of the Mole. Quelque chose qui les dépassait est bien passé. Mais ce qu'ils possèdent encore, personne n'est en mesure de les en défaire. Il y a de très belles choses dans Animal Lover : du Gamelan, des cuivres, des chœurs, et une tristesse d'enfer. Dans Demons dance alone, leur avant-dernier CD, la plus belle chanson était celle d'une maison détruite par une tornade et l'impossibilité d'aider qui que ce soit : The Weatherman. Et aussi Make me moo où un enfant chantait qu'il voulait être une vache, pour ne plus jamais pleurer. Dans celui-ci, c'est What have my chickens done now ?, une chanson sur une vieille dame aux poulets maudits, qui est d'une mélancolie désarmante. Et comment passer à côté de l'ouverture endiablée On the way (to Oklahoma) ? Du formidable Two lips, des chœurs religieux de Elmer's song ou de cette chanson sur la mort d'un père : Inner Space ? Un nouvel album des Residents n'est jamais innocent ; c'est pour ça qu'on les aime toujours. Et peut-être même un peu plus qu'on ne le devrait.
« Ce sont toujours les mêmes vieux Residents » dit le livret qui accompagne Animal Lover. Mon œil ! Comment vérifier que ce sont toujours les mêmes visages logés derrière leurs masques depuis 33 ans ? Les masques même ont changé.
Il y a la voix, c'est sûr. L'extraordinaire chanteur lead des Residents est toujours le même, avec son expressivité tragique, sa présence envoûtante de roi déchu shakespearien, ses cris de loup blessé aux abois, son esthétique de la crainte voluptueuse et de l'amertume. Mais pour le reste, les Residents ont varié tant de fois de configuration spirituelle qu'une chatte n'y retrouverait pas ses petits. On simplifiera en coupant l'ensemble de leur « carrière » en deux gros morceaux.
Depuis Meet the Residents en 1973 jusqu'au Big Bubble de 1987, les Residents étaient du côté du Mal. Il faut imaginer l'autorité infernale du plus célèbre des groupes obscurs, la menace explicite de ces quatre chefs anonymes en smoking, globes oculaires et hauts de forme, défiant le monde de la pop music et ses gueules d'amour. Les Residents étaient l'incarnation de la Guerre Totale, le Djihad des Freaks et des Délaissés.
Mais, dès God in three persons (1988), les Residents sont passés du côté de la mort ; et ce n'est pas tout à fait la même chose. Le caractère grinçant, sarcastique, tordu, est plus diffus aujourd'hui. Ils se sont acoquinés à de nombreuses chanteuses, ont peut-être mis un peu trop de miel dans leur vin. La mélancolie, le deuil, le sentiment d'isolement sont devenus les tonalités fondamentales de leurs albums. Les chansons sont devenues plus pop, l'instrumentation mille fois plus classique et les sonorités moins déstabilisantes. Depuis qu'un de leurs masques a été mythiquement volé pendant la tournée de leur 13e anniversaire et remplacé par une tête de mort, ils n'ont jamais plus été tout à fait les « mêmes vieux Residents ». Ils ont transformé leur désespoir en nostalgie, leur incroyance en pessimisme, leur révolte en résignation. Ce sont les mœurs qui ont fini par passer dans leur musique. Et plus ils ont la simplicité de l'expliciter, plus leur musique gagne d'une nouvelle beauté, d'une autre beauté. Depuis Demons dance alone, les Residents se sont faits à celle-ci. Et nous pouvons - sans doute - continuer à pleurer avec eux sur Animal Lover, même si nous ne chavirons vraiment que sur Duck Stab. A l'instar de ses auditeurs, le meilleur groupe de pop music de tous les temps ne peut donner que ce qu'il a.
Discographie conseillée des Residents : :
- Duck Stab / Buster & Glen (1978) : la troisième coupure épistémologique de l'histoire de la pop music (après Sgt. Pepper's lonely hearts club band et Lumpy Gravy) ; une pop qui n'est plus du côté de la croyance mais du doute et de la démolition.
- The Commercial Album (1980) : l'introduction la plus radicale à l'art des Residents. Quarante chansons d'une minute, à répéter chacune trois fois pour obtenir une chanson normale (si on peut appeler ça normal). « Ayez des idées courtes », comme le conseillaient Deleuze & Guattari.
- Mark of the Mole (1981), The tunes of two cities (1982) et The Big Bubble(1985) : les première, deuxième et quatrième partie de The Mole trilogy, le projet inachevé par excès le plus ambitieux des Residents.
Discographie récente :
- Demons dance alone (2002) : la contribution - très lointaine - des Residents à la thématique américaine de l'après-11 Septembre. Moi, les Residents m'ont toujours fait plus peur que Bush et Ben Laden ; pas vous ?
- Animal Lover (2005)
DVD
- Icky Flix, déjà chroniqué ici sur Flu
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