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On peut ne pas aimer Mike Patton, ses gourmettes, sa gomina, sa voix de séducteur reptilien qui pue la Californie comme du whisky et sa moustache esquissée à la Guy Williams. Mais force est de constater que l'ex-boy singer de l'atroce Faith No More - qui, le soir, se transformait zorroesquement en co-leader du merveilleux Mr. Bungle - a fait du chemin depuis les années quatre-vingt-dix, et je ne connais personne d'autre ayant réussi cet exploit de chanter à lui seul toutes les parties superposées d'un chœur grégorien de quarante à soixante moines. Et ça n'est qu'une seule des glaciales splendeurs de cet album d'un genre nouveau : la musique d'accompagnement pour crises d'angoisse créative. C'est son groupe Fantômas qui signe cet album. Delirium Cordia(2004) est leur troisième et meilleur disque. Le premier, Amenaza al Mundo (1999), était brillamment programmatique ; le second, The Director's Cut (2001), d'une somptuosité démonstrative. Celui-là est tout simplement grand.
Fantômas est un supergroup, dans la vieille tradition de Cream ou de Led Zeppelin - c'est-à-dire un groupe composé uniquement de musiciens déjà éprouvés et qui s'associent pour donner davantage, leur plein. Leur curriculum vitae sonne comme une condamnation à mort : Melvins ; Dave Lombardo, ensuite, le batteur réflexif de Slayer ; Trevor Dunn et Mike Patton, enfin, les bassiste et chanteur de Mr.Bungle… Mr. Bungle qui aurait pu devenir le meilleur groupe des années zéro s'il n'avait stupidement implosé pour des raisons « extérieures à la musique elle-même ».
Delirium Cordia ne se compose que d'une seule piste et un seul morceau. C'est une longue plage d'angoisses ralenties, de questions sans réponse, de morceaux de messe captés sur une radio au signal perturbé, de voix de médecins entendues pendant une anesthésie générale, de combats de fantômes racontés par un idiot. C'est la bande originale d'un film improbable de 1h17 sur les relations entre la musique et la chirurgie, la médecine et la religion, le cinéma d'horreur et l'éthique. Le style de Fantômas doit beaucoup à la tension créée entre un découpage strict de bande dessinée et la multiplicité des genres musicaux auxquels le groupe emprunte des effets émotionnels précis (musique sacrée, heavy metal, jazz, pop).
Cette science des effets vient bien sûr de Zappa : l'utilisation des coupes franches et la mise en lumière sans équivoque du montage, la mélodie poussée à l'infini et le forage minutieux des genres musicaux préexistants, une éthique qui est passée en contrebande chez Beefheart et les Residents, chez John Zorn et chez les Lounge Lizards ; pour enfin se disséminer aujourd'hui dans une myriade de groupes, qui n'ont pas forcément créé, comme Zappa, un monde, mais dont Fantômas est probablement la plus saillante tentative contemporaine.
Fantômas… C'est la dernière métamorphose du personnage de Souvestre et Allain. Après les magnétiques adaptations muettes de Feuillade (réédités récemment dans un très beau coffret DVD) et les trois films avec Jean Marais ; après les mythiques hommages rendus par Apollinaire, Cendrars, Desnos, Cocteau et Max Jacob, il fallait quatre musiciens à l'animalité disciplinée et à l'intelligence sobre pour reprendre le flambeau délaissé des artistes du crime. Qui osera prétendre que les génies du mal et de l'humour noir ne lui manquent pas ?
Delirium Cordia
Fantômas
Ipecac, 2004
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