Dossier "Le son mis en scène". Portrait de David Bichindaritz
Dans Fairy Queen, mis en scène par Ludovic Lagarde, David Bichindaritz accompagne la performance vocale des acteurs d'un mix inédit, tous les soirs réinterprété. Portrait haute fidélité.
Derrière le son que l'on entend au théâtre, il y a une personne qui, invisible au spectateur, contrôle la diffusion sonore depuis la cabine de régie. Dans un spectacle qui utilise le son de façon traditionnelle, on l'appelle un régisseur son. Dans Fairy Queen, mis en scène par Ludovic Lagarde, David Bichindaritz accompagne la performance vocale des acteurs, en interprétant en direct une partition mentale qui répond à l'interprétation que les acteurs donnent du texte.
« C'est l'IRCAM qui m'a ouvert les oreilles »
À l'origine, David Bichindaritz est musicien. Il a fait une école d'ingénieur du son, puis a travaillé à l'IRCAM. Deux ans en tant qu'objecteur de conscience, puis un an avec un statut d'intermittent. Il travaillait à la sonorisation des concerts, posait les micros et haut-parleurs. Jusqu'à ce qu'en 2002, il collabore avec Gilles Grand dans le cadre du partenariat de l'IRCAM* avec la Compagnie Ludovic Lagarde lors de la création du Retour définitif et durable de l'être aimé. Cette expérience à l'IRCAM a été décisive pour David Bichindaritz non seulement parce que c'est par ce biais qu'il a été amené à travailler avec Ludovic Lagarde et qu'il signe aujourd'hui la riche bande sonore de Fairy Queen, mais aussi parce qu'il y a découvert un nouveau continent : « c'est l'IRCAM qui m'a ouvert les oreilles : je venais du rock alors, la musique contemporaine, j'aurais pu passer à côté... ». Ainsi, sa rencontre avec Ludovic Lagarde lui a permis de donner une autre dimension à son métier d'ingénieur du son : avec Gilles Grand sur Retour définitif et durable de l'être aimé, puis seul sur Fairy Queen, il expérimente un travail qui tient à la fois de la régie, de la composition et de l'interprétation : « Au théâtre, en général, il a quelqu'un qui compose la musique, qui fait la bande-son, et puis ensuite un régisseur qui intervient au moment des représentations et qui envoie, aux tops, les plages successives d'un CD qui a été préenregistré. Là, l'idée, c'était de créer le son en direct. Je suis musicien à la base alors je trouve le travail de régisseur son un peu frustrant. Ici, en revanche, je compose ma propre bande-son et je l'interprète tous les soirs avec les acteurs ».
Apporter quelque chose à l'ensemble
Présent dès les premières répétitions, à la Chartreuse de Villeneuve-les-Avignon, David Bichindaritz est assis à la table avec les comédiens, texte et crayon à la main, il écoute le texte, réfléchit, prend des notes. « Nous avons utilisé des transformations par filtrage, des étirement, des contorsions du son, des sous-échantillonnages, des réverbérations, des filtres raisonnants, des delays* et des inversions : des procédés techniques, somme toute, très simples. Je travaillais les sons le matin, avec mon ordinateur et l'après-midi, on les testait, on en parlait. Les acteurs réagissaient au travers de leurs gestes, de leurs mouvements, aux sons que je leur envoyais. Cela ne m'intéressait pas de mettre du son pour mettre du son, il fallait que cela apporte quelque chose à l'ensemble ». Très vite, des éléments apparaissent comme constitutifs de l'univers sonore du spectacle à venir. À la lecture, c'est l'idée du métronome et de la musique indienne qui l'a frappé et il décide donc conjointement avec Ludovic Lagarde de partir de ces deux éléments pour constituer ce qui deviendra l'environnement sonore du spectacle. « On a enregistré le son de métronome en Avignon puis j'ai essayé de voir ce que je pouvais en tirer ». Il lui fait donc subir divers traitements : le rend soit très grave, soit très aigu, le place dans des réverbérations très longues qu'il filtre, qui permettent de créer comme un tapis sonore. « Au début, par exemple, lors du premier monologue de la fée, le son du métronome passe dans une longue réverbération, ce qui lui donne un aspect un peu magique. Pendant une grande partie du spectacle, c'est le même métronome mais très grave ou envoyé dans des lignes à retard qui résonnent... » Quant à la musique indienne, il la tord à l'instar de la fée qui, lors de sa performance, se la réapproprie ; à la fin, lors du dernier monologue, c'est encore le son du métronome qui lui sert à imiter le galop d'un cheval ou le bruit des essuie-glaces.
L'environnement sonore permet d'entendre mieux le texte
Revenant sur les expériences antérieures de la compagnie, David Bichindaritz évoque Le Colonel des Zouaves auquel il n'avait pas participé et qu'il a découvert en Avignon et Le Retour définitif et durable de l'être aimé : « Il y avait de nombreux traitements de la voix, des transformations : on samplait les voix et on s'en servait pour produire une matière sonore avec laquelle on créait ensuite les environnements. Après Le Retour définitif et durable de l'être aimé , où on avait été tellement loin avec ce procédé (le partenariat avec l'IRCAM nous avait permis de bénéficier d'outils technologiques exceptionnels : des machines mais aussi des logiciels conçu spécialement pour le spectacle). On s'est dit qu'avec Fairy Queen, on n'allait pas faire de traitement de voix mais trouver dans le texte des pistes pour créer un univers sonore spécifique à la pièce ». C'est ainsi que tous les sons trouvent leur origine dans le travail à la table et sur le plateau. « Même le bip est parti de l'idée qu'a eue Valérie de dire 'bip' là où Olivier Cadiot avait laissé des points de suspension. C'est le seul son artificiel, avec le son du tambour que l'on entend lorsque Gertrude chante un hymne militaire ». Ce qui transparaît au final pour le spectateur, c'est un travail sonore qui vient compléter un texte qui, dans sa tessiture même, semble appeler un accompagnement. L'environnement sonore ne couvre pas le texte mais permet au contraire de l'entendre mieux, comme s'ils se valorisaient l'un l'autre. « Mon objectif, conclue David Bichindaritz, était d'harmoniser l'ensemble plutôt que de produire une surenchère sonore qui aurait nuit à l'écoute du texte ». Pari réussi.
Exemples de travail sonore : Fairy Queen
- Plage 1 - ("clic droit" / à écouter au format mp3)
Extrait du spectacle Fairy Queen - track 1
Ralentissons : la fée fige le temps.
La fée est en "voix off", Gertrude, Alice et le métronome sont au ralenti plongée dans une
réverberation.
- Plage 2 - ("clic droit" / à écouter au format mp3)
Extrait du spectacle Fairy Queen - track 2
Légendaire : la fée s'approprie la musique indienne et la tord pour une de ses performances.
[Illustrations : Photo DR. ; Extraits sonores Courtesy David Bichindaritz]
* IRCAM : institut de recherche et de coordination acoustiques et musicales, comprenant chercheurs, ingénieurs du son, compositeurs, un enseignement de composition. Crédit Lexique MAO de Claude Borne.
Sur le web
Sur le web :
- Site personnel de David Bichindaritz
- Le site de l'IRCAM
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