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Magic cinéma, Bobigny - 16 mars-1er avril 2005
Le 16e festival « Théâtre au cinéma » de Bobigny vient de présenter une intégrale du génial cinéaste Glauber Rocha (1939-1981), figure emblématique du Cinema Novo. Une œuvre rare, rarement visible également, où les personnages sont placés dans une situation tragique dont Rocha se sert pour mettre en scène une forte critique de la situation politique du Brésil des années 1960.
J'ai rencontré le cinéma de Glauber Rocha en 2000 à Nantes, lors de la rétrospective que lui consacrait le festival des Trois Continents. La découverte de vastes pans inexplorés de la production asiatique ne faisait alors que poindre en France, et l'Amérique latine occupait encore largement l'attention des cinéphiles les plus excentrés. N'ayant qu'une soirée disponible, je suis passé à côté des « classiques » de Rocha - notamment la « Trilogie de la terre » : Le Dieu noir et le diable blond (1964), Terre en transe (1967), Antonio das Mortes (1969) - pour ne regarder que le seul film projeté ce soir-là, Cancer, tourné en 1968 à Rio au moment du durcissement de la dictature au Brésil et monté, de ce fait, quatre ans plus tard à Cuba. J'en garde une impression de choc, teintée de la sensation d'une asphyxie intense et de courte durée, et en même temps de fascination pour le déroulement lancinant du propos et des images, pour la façon langoureuse dont la caméra enlaçait les corps avant de suivre leur marche au lointain, dans un autre lieu, auprès d'un autre corps, prince noir aux gestes relâchés ou naïade blonde et grasse aux gémissements utérins. Fascination pour le continuum sonore tout autant, rythmé par le roulement de la musique percussive et la douce scansion des paroles, ou comment des klaxons et des crissements de la grande ville au déferlement des vagues couvrant la plainte des amants déchirés sur la plage, en passant par les claquements de portes et les pleurs d'enfants dans la favela, c'est le même bruit inquiétant qui sourd, le même mal-être qui traverse tout un peuple.
Communauté rebelle et pauvre
Bien sûr, c'est une tautologie d'écrire que les films de Glauber Rocha sont particulièrement… brésiliens. Ils le sont pourtant, de façon multiple et revendiquée, comme le manifestent ses grand-fresques documentaro-fictionnelles, historico-symboliques, projetées lors de l'intégrale de son œuvre proposée par le Magic cinéma de Bobigny du 16 mars au 1er avril derniers. Terre en transe porte ainsi à l'écran la confusion sociale d'un pays alors dominé par la dictature militaire - le coup d'Etat a eu lieu en 1964 - et dont les révolutionnaires éplorés sont également des oligarques déchoyant dont la parole docte tourne à vide. Antonio das Mortes convoque la musique et les personnages folkloriques du sertão, aride paysage des infinis plateaux nordestins, du coronel (grand propriétaire terrien) au cangaceiro (sorte de bandit-héros), et jusqu'à la symbolique métissée un peu lourde d'un Saint-Georges noir terrassant l'usurpateur-dragon. Cinq ans plus tôt, Dos et o diabo na terra do sol (littéralement « Dieu et le diable sur une terre de soleil », fort mal traduit en Le Dieu noir et le diable blond), premier opus sertanero de Rocha, s'inspire quant à lui du massacre de Canudos, ville rebelle et pauvre fondée à la toute fin du XIXe siècle par le chef mystique Antonio Conseilhero, avant d'être anéantie par l'armée brésilienne dans un bain de sang. Là, même le nom du personnage principal et de sa compagne (Manuel, Rosa) vont puiser dans un fonds culturel national, populaire et inconscient - le compositeur de samba le plus connu des années vingt et trente se nommait Noel Rosa.
Dans Dos et o diabo na terra do sol, Manuel emmène Rosa dans une fuite métaphysique à travers le sertão. Après avoir assassiné son coronel dont il ne supportait plus l'oppression, il croit trouver refuge auprès d'un prophète nègre et sensuel, Sebastiao (*), qui règne en tyran charismatique sur une horde de déguenillés. Le sang coule à flots, la lame du poignard sert là unir - Manuel offre un enfant en sacrifice au « Dieu noir » - mais également à séparer - Rosa affranchit son mari en plantant la même dague dans le dos de Sebastiao -, en même temps qu'elle annonce un carnage plus grand, celui de toute la cité rebelle. Manuel, qui en réchappe, entraîne alors Rosa dans la steppe où il trouve un nouveau point d'ancrage en la personne de Corisco, chef cruel et baroque d'une bande errante de brigands. Encore une fois, l'allégeance est scellée lorsque Manuel use sa lame, sur l'injonction de Corisco, pour émasculer un innocent. Dans le sertão, semble dire Rocha, il n'est laissé de choix à l'homme qu'entre l'errance éternelle et l'allégeance à un prince maudit - Corisco est aussi lié au "Dieu noir" auquel il a promis de ne pas laisser les pauvres mourir de faim.
Corps tranquille, âme tourmentée
C'est que dans le Brésil des années soixante, il n'y a pas de vie décente possible… à moins, fantasme obsédant du cinéaste, que « les choses de la mer », autre immensité, « viennent se mêler à celles de la terre », que « la mer vienne féconder le sertão ». Alors que la bossa-nova émerge dans les quartiers balnéaires des villes du sud à la fin des années 1950 et résonne comme une douce révolution bourgeoise, alors que le début des années 1960 est l'époque au Brésil de la ville triomphante et de la transformation de Rio et de Sao Paulo en véritables mégalopoles, alors que le pays accède par ce biais à la reconnaissance internationale, Glauber Rocha décide de donner à voir un autre Brésil, de situer ses « symphonies » épiques dans la campagne aride de l'intérieur du Nordeste, séculairement pauvre.
En 1961, dans son premier long métrage de fiction Barravento, Rocha met en scène le personnage de Firmino, voyou romantique qui revient de la ville pour appeler les pêcheurs d'un village côtier à se révolter contre la condition misérable qui leur est faite. Nocturnement, avec sa lame, il coupe leur filet de pêche et séduit la plus belle fille du village. A un moment dans le déroulé de ce noir et blanc scintillant, arrive un plan où la plage est filmée de 5 ou 10 mètres de haut, en plongée absolument verticale. Etendue de sable blond et fin sur la moitié basse de l'écran, mer tourbe gris profond sur la partie haute et, les pieds sur le sable, la silhouette du malfrat idéaliste reliant les deux parties de l'écran. Ainsi serait le Brésil selon Rocha : un cadre sublime où s'opposent radicalement lumière et obscurité, désert et fertilité, et au centre duquel se tient la figure humaine, corps tranquille abritant une âme tourmentée, tiraillée entre deux entités qui la transcendent et qu'elle essaie, dans une compromission vitale, de faire cohabiter.
Intégrale Glauber rocha
Dans le cadre du 16e festival Théâtres au cinéma
Magic Cinéma, Bobigny
16 mars - 1er avril 2005
(*) Sao Sebastiao est à la fois le nom historique et le saint protecteur de la ville de Rio.
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