Historien. Entretien à l'occasion du cycle "Colonies" au Forum des Images, avril 2005
Historien, chercheur associé au CNRS de Marseille, Pascal Blanchard est président de l'Association pour la connaissance de l'histoire de l'Afrique contemporaine (Achac, Paris). Il est également co-auteur de nombreux ouvrages * sur le thème du "cinéma colonial" : entretien.
De toute évidence, cette production est aussi le reflet de cette "France coloniale" (les films anti-coloniaux se comptent sur les doigts d'une seule main), et demeure surtout la toute première source d'un cinéma d'évasion en métropole entre 1925 et 1955, production qui a largement façonné notre regard sur le monde. Questionner le cinéma colonial est pour l'Europe, et en particulier la France, l'équivalent sociologique du contenu discursif du western pour les Etats-Unis : l'identité utopique d'une nation qui projette ses propres fantasmes sur l'écran.Quelles problématiques soulèvent ces images ? Quelles raisons aurait-on de s'en méfier ? Et quelles sont les précautions à prendre lors de la diffusion de ces films ?
Votre question, essentielle, touche l'analyse de toute image qui s'inscrit dans un univers de propagande. Faut-il la montrer pour décoder les mécanismes de la propagande, ou faut-il la cacher de peur qu'elle puisse être encore efficace ? L'idée de "s'en méfier" tourne autour de cette question.
Pour ma part j'ai tranché depuis longtemps ce point : il n'est pas possible de mesurer dans toute sa dimension l'entreprise coloniale si l'on n'intègre pas, si l'on ne montre pas, si l'on n'analyse pas cette production d'images (cinématographiques, mais aussi fixes). Ne pas les montrer permet de maintenir une zone d'ombre et de continuer à manipuler les mémoires. Cela ne veut pas dire qu'il soit nécessaire d'accompagner les projections d'analystes et de spécialistes (ce qui est fait au Forum en 2005 et ce que nous avons fait en 1994 à l'IMA), mais il faut les montrer, les montrer, les montrer... pour mesurer combien la culture coloniale est un système : c'est l'absence de connaissance qui brouille la lecture de ce passé colonial et non l'inverse !
Il faut aussi, à travers cette approche, analyser l'absence de regard critique des réalisateurs français depuis une trentaine d'années sur la question de la colonisation. De fait, ce ne sera que bien tardivement, à partir du milieu des années 1970, que les cinéastes oseront affronter le passé colonial et encore, le genre reste minoritaire en France. À part Coup de Torchon (1981) de Bertrand Tavernier, combien de grands films sont aujourd'hui des références nationales du 7e Art et des classiques du film TV du dimanche soir ? Très peu ont été autant diffusés et programmés que les Tarzan ou Les Mines du roi Salomon (versions 1937 avec Robeson, 1950 avec Deborah Kerr et Stewart Granger et remake de 1958 réalisé par Kurt Neumann sous le titre Watusi).
Cette désaffection relative pour le genre des grands réalisateurs français, à la différence des Britanniques ou des Américains, a longtemps laissé penser que le cinéma colonial français n'était que l'illustration historique de l'appropriation coloniale. C'est en fait beaucoup plus complexe. Parler (et revoir) cette production, c'est avant tout comprendre une partie de notre identité collective ; c'est comprendre la France, du moins une facette de l'utopie France projetée sur l'Outre-mer. C'est aussi comprendre un "regard" générationnel. C'est enfin revoir des films d'exception et référents, comme Pépé le Moko, La Bandera ou L'Homme du Niger : il y a aussi une malédiction sur cette production qu'il faut extraire, tous ces films ne sont pas des "navets de propagande", certains même sont excellents. C'est là la force du cinéma colonial, à la différence d'un cinéma de propagande pur et dur. Ses clichés sont connus, on n'apprend rien de neuf avec ces images. Sauf leur puissance de matraquage qui, à l'époque, faisait masse.
D'après vous, ces films sont-ils le reflet d'un trouble de la mémoire que la France entretiendrait avec son passé colonial ?
Ce « trouble de la mémoire » n'en n'est pas un. C'est une absence de mémoire dont il s'agit. Un vide. Rien. Donc sur du rien tout peut se construire, y compris la manipulation, l'irrationnel, la violence... De plus, le fait qu'il n'y ait pas beaucoup de grands réalisateurs n'aide pas à débloquer la situation. En-dehors de quelques notables exceptions - Jacques Feyder avec la référence L¹Atlantide de 1921 et Le Grand jeu en 1933 ; Léon Poirier de Amours exotiques (1925) à La Route inconnue (1948), en passant par L'Appel du silence (1936), Brazza (1939) et La Croisière noire (1925) ; le médiocre Zou Zou de Marc Allégret avec Joséphine Baker, réalisé en 1932 à la limite du genre ; Christian-Jaque avec Un de la légion en 1936 et l'incontournable Fernandel ; ou Julien Duvivier pour La Bandera en 1935 puis Pépé le Moko l'année suivante - on ne trouve pas dans les films tournés dans les colonies de "grands noms" du cinéma français. Au contraire, on relève plus de 250 réalisateurs différents dans le genre, signe qu'il ne s'agit pas d'un genre de spécialistes, mais beaucoup plus d'un espace "normal" de production ou d'imaginaire pour les scénaristes et les réalisateurs.
Quelle a été la politique menée par les chercheurs et les responsables du CNC ou de l'INA pour rendre ces films plus accessibles ?
Malgré l'engagement fort de certaines institutions, mais surtout de personnalités passionnées (au CNC, aux Archives du film), il faut bien reconnaître que c'est le désert. Aucun catalogue de référence ne recense ces films en France (à la différence du Royaume-Uni ou de la Belgique), si bien qu'il est difficile de les cerner avec précision - bien que les Archives du film conservent 820 documentaires coloniaux français sur support nitrate de 1896 à 1955, auxquels il convient d'ajouter environ 300 fictions.
Sur les 1000 films de fiction potentielle, il n'y a pas de registre général, de lieu de conservation intégrale, de politique de recoupement et de sauvegarde... juste, mais c'est important de le dire, la volonté de personnalités fortes, de sauvegarder cette mémoire. Sans le travail d'un Eric Leroy, on n'aurait pu faire la programmation de l'IMA ni celle du Forum... mais aussi sans le travail de société privées comme Pathé-Gaumont, ce type de manifestations seraient impossible !
Il n'y a pas eu de véritable "politique d'accessibilité" volontariste, mais beaucoup plus une action de certains responsables. En somme, et pour faire simple, c'est le statut quo qui prime. Ni volonté, ni blocage. Le calme le plus plat possible...
Peut-on imaginer de créer une législation dans le but d'éduquer le regard du citoyen face à ces images ?
Voilà une question qui me fait plus peur qu'elle ne me rassure. La notion d'éducation à la lecture des images est une notion qui m'a toujours fait peur. Dans le sens où l'on parle du principe que le public serait encore "enfant" face à de telles images. Il serait assez grand pour voir les actualités du soir sur l'Iraq et trop "inculte" pour celles sur les colonies d'hier... Je crois beaucoup plus à un travail de découverte d'un patrimoine, comme dans toute approche culturelle, à chacun de former ses outils (ou non) pour décoder ces images.
D'ailleurs, la programmation du cycle "Colonies" a rencontré un véritable succès, tant auprès du public qu'auprès des médias. Et ce n'est guère étonnant à un moment où le débat sur la mémoire coloniale, les héritages et les prolongements de l'indigène à l'immigré sont d'actualité (1). On peut même dire que ce type de manifestations contribue à contourner des blocages mémoriels sur ce passé. Un seul exemple : qu'Edwy Plenel, ancien directeur de la rédaction du Monde, anime une table ronde sur le thème d'un de nos ouvrages anciens De l'Indigène à l'immigré (Gallimard-Découvertes, 1998) est en soit une petite révolution. Ici, dans la perspective des films présentés, le thème a une résonance évidente... C'est de cette manière que progressivement on change les regards. Ce type de programmation permet d'appréhender autrement une mémoire qui ne se mémorise pas.
Le fait que ce cycle ouvre ses projections à toutes les formes de colonisations (je pense notamment au genre "science-fiction") ne dénote-t-il pas une pudeur à se focaliser sur cette très actuelle "fracture coloniale" ?
Tout à fait. Il est à noter la grande prudence des organisateurs sur cette question... Mais d'une certaine manière, y compris dans leur démarche, ils ont le sentiment d'avoir franchi le Rubicon. C'est déjà un grand tour de force d'avoir conduit cette programmation à bon port, d'avoir pu rassembler autant de spécialistes et de conférenciers (une cinquantaine en trois mois), d'avoir sensibilisé les médias et d'avoir donné la parole à une grande partie des opinions sur le sujet.
Ils donnent les moyens de comprendre la "fracture coloniale", dans un contexte qui est beaucoup plus au "négationnisme colonial" qu'à l'ouverture des consciences (2). Mais c'est ailleurs, et peut-être plus tard, que le débat et la réflexion sur la « fracture coloniale » se fera... Il n'était pas possible au Forum de conclure le cycle sur cette question et il était plus simple de finir sur la conquête de l'espace... ce qui est une parabole à la fois pratique et révélatrice des enjeux sociétaux d'une telle question.
Cycle « Colonies - les cicatrices de l'Histoire »
Au Forum des Images à Paris
Jusqu'au 3 mai 2005
(*) Parmi ces titres, on peut citer : La République coloniale (Albin Michel, 2003), Culture impériale (Autrement, 2004), Le Paris Arabe (2003, La Découverte), Zoos humains (Poche-La Découverte, 2004) et Le Paris Asie (2004, La Découverte).
(1) L'ancien « Musée des colonies et de la France extérieure » situé porte Dorée (Paris), devenu ensuite « Musées des arts d'Afrique et d'Océanie », est par exemple en passe d'être converti en « Cité nationale de l'histoire de l'immigration » - NDLR.
(2) Loi du 23 février 2005, article 4, alinéa 2 : "Les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord, et accordent à l'histoire et aux sacrifices des combattants de l'armée française issus de ces territoires la place éminente à laquelle ils ont droit." - NDLR, ne retenant que le "rôle positif" de la colonisation, elle impose une occultation officielle sur les crimes, l'esclavage et le racisme hérité de ce passé.
[Illustrations : 1. L'empereur Bao Daï - Photo Pathé-Gaumont Archives ; 2. Troupes annamites en 124-18 - Photo Pathé-Gaumont Archives ; 3. Le Royal Tour en avril 1947 au Zoulouland - Photo copyright British Movietone ; 4. L'Atlantide (Jacques Feyder, 1921) - Photo Lobster Films ; 5. Discours de De Gaulle à Mostraganem en Algérie - 1958 - Photo Pathé-Gaumont Archives]
- Le site du Forum des images
- Lire la chronique de Raja (Jacques Doillon, 2003)
- Lire la chronique de la rétrospective Julien Duvivier au Reflet Médicis (Paris, 2000-2001)
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