Même période, même territoire filmés. Ils attendent la "seconde guerre", ils dominent... et pourtant. Dans le premier film, ils ont la grâce de l'orgueil et des grands sentiments ; dans le second, le cerveau encrassé par la bêtise et l'ennui. Jacques de Baroncelli, Bertrand Tavernier : quarante ans d'écart, deux regards qui s'opposent sur les colonies.

1939 : Deux mondes qui se croisent mais ne se touchent jamais
Le premier a été tourné en 1939 par Jacques de Baroncelli. C'est L'Homme du Niger, classique du film dit « colonial ». Avant tout, une trame amoureuse ficelée, compréhensible de tous : une jeune femme « bien née », fille du Commandant Bréval, tombe amoureuse d'un aventurier, l'impressionnant François Maurier. De retour à Paris, au lendemain de leurs fiançailles, l'homme apprend de la bouche de son fidèle confident, le médecin Bourdel, qu'il est atteint de la lèpre. Ne supportant pas l'idée d'être amoindri aux yeux de sa dulcinée, il s'enfuit. La fiancée, malheureuse et désoeuvrée, épouse alors par dépit un pâle officier à Senlis, d'où, régulièrement, lui reviendront en mémoire les couleurs, les sensations de l'Afrique. Quatre années passeront, jusqu'au retour sur ces terres sauvages, qui la mènera sur les traces de François, tout juste guéri de la lèpre. Choix cornélien entre son mari et François... Le dénouement, tragique bien que tout colonial, viendra de la révolte du chef des indigènes qui, jaloux du charisme de François auprès de ses travailleurs, lui assènera un coup de fusil en plein cœur. Fourberie de l'indigène envers l'ingénieux concepteur du barrage le long de fleuve du Niger, inconséquence du peuple Noir, ignorant, traînard et versatile... Aux antipodes, ce dénouement préserve la grandeur d'âme qui régente les protagonistes blancs : Maurier et son statut de héros « mort pour la France » et son héroïne, dégagée de tout choix amoureux, vertueuse à jamais.

L'Homme du Niger est typique du film dit colonial, dans le sens où sur la même pellicule, deux mondes se croisent mais ne se touchent jamais. Y figurent d'un côté des foules noires, et de l'autre des protagonistes blancs, marchant calmement, parlant posément, et dont les attitudes dénotent une assurance inébranlable en leur sens de l'honneur, leur bon goût, une morale occidentale toute chrétienne que rien ne vient remettre en question. Le colonisé, lui, ne se déplace jamais seul puisqu'il n'a pas de conscience individuelle : de fait, le paternalisme colonial, inconsciemment et si fondamentalement inquiet, lui a retiré cette reconnaissance, lui montrant de façon perverse qu'il n'était pas à la hauteur de ce qu'on lui avait accordé - comment ne pas repenser à cette note de Roland Barthes : « Du temps de Montesquieu ou de Voltaire, si l'on s'étonnait des Persans ou des Hurons, c'était du moins pour leur prêter le bénéfice de l'ingénuité » (Mythologies) ? Ici, séquence après séquence, le Noir orne l'écran au même titre qu'un décor, ganté de blanc, individu en arrière-plan, ramassant des plateaux silencieusement. Le noir comme accessoire, motif, fantasme.

La scène finale du meurtre conforte ce fantasme politique du dominant : en haut à gauche de l'écran se tient Maurier, debout dans son uniforme blanc, tel un demi-dieu, appelant à l'ordre dans la langue locale - le héros est habile et généreux - les foules noires qui apparaissent entassées en bas à droite de l'écran. Du point de vue de la symbolique iconographique, ces choix ne sont nullement anodins : dans la Bible, les bons sont systématiquement à la droite du Seigneur (ce qui correspond à la gauche de l'image) ; dans le même sens, le cadrage au sol souligne que l'Africain, proche de la terre, n'est pas encore sorti de son animalité. Influençable, fourbe et sauvage, le Noir est représenté comme un demi-homme dont le colon doit se méfier.

Une intrigue amoureuse haletante et chaste, un décor glorifiant l'industrialisation par les blancs, une leçon de prudence qui incite à ne jamais accorder sa confiance au colonisé : voici les thématiques du film qui déplaça les foules à la veille de la guerre, huit ans après l'Exposition Universelle de Vincennes de 1931, qui vit un stand « Propagande » être pompeusement édifié, diffusant sans vergogne les images de ces « peuplades ».

1981 : De l'homme méprisé à l'homme épargné
Autre époque, autre regard sur ces années coloniales : Coup de torchon. A nouveau, le décor est planté en Afrique occidentale, en juillet 1938. L'ouverture du film l'annonce sous un ciel gris et comme déjà pourri, enveloppée de cette bande-son créée par Philippe Sarde, inquiétante à souhait, là où L'Homme du Niger déployait ses fanfares.

1981 et Bertrand Tavernier empoigne l'idéal et, bien consciencieusement, le détruit. C'est l'histoire de Lucien Cordier, le chef de la police d'une sale bourgade, pauvre flic lâche et adipeux, crasseux, abritant sous son toit le frère incestueux de sa femme, tripotant l'épouse roublarde d'une crapule, draguant sans conviction une institutrice mièvre, traînant sa faiblesse et son alcoolisme parmi ses compatriotes, tous bêtes, tous amoraux, tous inconséquents. C'est l'histoire d'une dégénérescence collective que raconte Tavernier, qui vomit tous les clichés de grandeur et de dignité. Ici, les Français sont mis à terre : la femme est battue par son mari en pleine rue poussiéreuse ; le chef de la police est raillé, victime des croche-pieds de ses collègues - le niveau mental ne semble pas excéder l'école primaire. Preuve en est cet édifiant dialogue tenu au billard de la grande ville, affiches de la tour Eiffel au mur - sans cesse en arrière-plan la grandeur de la France :

- « 1275 âmes, c'est pas pareil que 1275 habitants. Dis-lui pourquoi j'ai raison à ce bon vieux Lucien, poil au chien.
- Ben, explique toi-même, t'es plus convaincant...
- 1275, c'est en comptant les nèg, et les nèg ils ont pas d'âmes...
- Bon là, j'dis pas que vous avez tort, mais j'dis pas que vous avez raison non plus : qu'est-ce qui vous fait dire que les nègres ils ont pas d'âmes ?
- Ben voilà : ils ont pas d'âme parce que c'est pas vraiment des gens.
- Ben...Si c'est pas des gens, qu'est-ce que c'est ?
- Ben c'est des nèg, rien que des nèg ! La preuve, quand on parle d'eux, on dit pas des gens, on dit des nèg !
- Et oh, attendez, qu'est-ce que vous dîtes de ça : un petit enfant blanc qui vient de perdre sa mère qu'est blanche aussi, ben y a personne d'autre qu'une négresse pour lui donner à téter, on peut dire qu'elle lui sauve la vie ? Bon ben il me semble que ça prouve !
- Ca prouve rien du tout ! Il aurait pu tout aussi bien téter une vache ! Et ça prouverait pas que les vaches c'est des blancs !
- Moi j'ai eu des rapports avec des femmes de couleur que j'ai jamais eu avec des femmes...
- Primo t'aurais pu. Deuxio, ça prouverait toujours pas que les vaches c'est des gens... Ca t'en bouche un coin, hein ?
- C'est vrai que t'as un raisonnement rudement bien mené... »

Là où Jacques de Baroncelli édifiait le colonisateur sur un piédestal, Tavernier le raille, traîne à terre, le jette dans le fleuve putride, où passent les corps des noirs morts. D'une projection à l'autre, l'honneur des blancs est devenu une pourriture commune, un écoeurement. Si la réalisation de Coup de torchon se suffit à elle-même, son existence est par ailleurs une réaction aux 700 films français tournés dans les colonies entre 1900 et 1960, dont l'écrasante majorité détournait le regard du spectateur de la réalité obscure et de l'existence du colonisé en tant qu'individu.

Comment interpréter le fait que la seule réplique sortant de la bouche d'un noir provienne du fidèle domestique de Cordier, qui s'étonnera qu'un visiteur blanc désire lui serrer la main : « Ce serait bien la première fois Monsieur, mais... pour le coup c'est trop tard. » Derrière la pertinence de la remarque, comment ne pas noter sa brièveté, son isolement dans ce corpus anti-Blancs ? Là où, en 1981, Tavernier osait montrer les colons en dégénérés, victimes consentantes de leur propre inutilité sur ces terres étrangères, le colonisé demeure non ou peu représenté. En écho à cette savoureuse réplique émise par Isabelle Huppert (« Y a trois sortes de Français : les vrais Français, les Français de merde et la merde de Français »), il est terriblement signifiant de constater que le statut du colonisé passe vaguement de l'homme méprisé à l'homme épargné, limite-nié. Derrière la délicatesse du scénario, y aurait-il la persistance d'un déni, d'un tabou, d'une peur de mal faire ?

In extenso, la date de sortie du film de Bertrand Tavernier, 1981, révèle que si certains réalisateurs étaient prêts à jeter un nouveau regard sur ces années coloniales, le moment n'était pas encore venu d'en écrire une histoire commune. A l'heure de l'effondrement de ces mythes, le noir demeurait-il un étranger ? Sans doute est-ce là, en 1981, un des paradoxes dont les implications esthétiques et idéologiques nous poursuivraient encore... A l'image de cette scène finale où Tavernier a placé Noiret au pied d'un arbre dans la savane, observant un groupe d'enfants noirs, victime d'un étrange malaise, le fusil dans les bras.

Cycle « Colonies - les cicatrices de l'Histoire »
Forum des Images (Paris)
Jusqu'au 3 mai 2005

Sophie Berdah

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