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Cinéma et mémoire coloniale

Cinéma et mémoire coloniale

Camera oscura

La réflexion sur la mémoire coloniale en France franchit un grand pas. Loin des seuls manuels scolaires, elle se penche désormais sur un support de masse, le cinéma. Non contente de dénoncer les représentations du nègre Banania, elle se met à sonder les occultations des images produites récemment. Dossier : problématique, cas d'école, entretien.

« Le cinéma est psychique.
Ses salles sont de véritables laboratoires mentaux
où se concrétise un psychisme collectif
à partir d'un faisceau lumineux »

(Edgar Morin)

« - Je vois qu'ils sont là comme chez eux ! Nous sommes donc loin des méthodes inhumaines du Moyen-Age...
- C'est là le but qu'on a voulu atteindre Monsieur le Ministre ! Ils sont logés, nourris, habillés... Ils vont et viennent comme ils veulent... Ils sont libres ! Ils ont leur église, leur école, leur fanfare... C'est un village français comme tout autre village ! »

Un village français... La scène se passe au Soudan, « français », comme le précise le générique même du film, carte à l'appui. Scènes de la vie quotidienne outre-mer, extraites ici de L'Homme du Niger, de Jacques de Baroncelli (1939). 1h42 de poncifs colonialistes et paternalistes estampillés années 1930, rangés depuis dans la série des films dits « coloniaux », dérangeants et souvent mauvais, enfouis dans les tiroirs du déni, étiquetés « art mineur », afin de ne pas y revenir...

« Les Cicatrices de l'Histoire » a sous-titré le Forum des Images son nouveau cycle si pudiquement appelé « Colonies ». Des cicatrices produites par une béance de la mémoire, un acharnement à ne pas vouloir regarder ces histoires, à ne pas vouloir se retourner sur leur production. Du décor à l'atmosphère, de l'exactitude historique à sa vérité sentimentale, le cinéma dit « colonial » dérange. Car on prend conscience qu'il fut avant tout exécution au service de la propagande, naissance de la mythologie coloniale par le 7e art. Ici et en quelques projections, depuis la série lyonnaise des douze « vues » intitulées par les frères Lumière Nègres Ashantis, se délie toute l'histoire de ce refoulé. Un imaginaire de la domination, une autopsie de la honte, une radioscopie de ses convulsions imagées annonçant la fin d'un Empire, puis le début d'une nouvelle histoire trouble, bien plus compliquée entre ses différents personnages, enfants d'une décolonisation qui leur a échappé.

Au-delà de l'analyse de ces images - dont l'immense vertu est d'évoquer ce réservoir sémantique dans lequel le film colonial a puisé son identité formelle et structurelle - au-delà du fantasme de l'imagerie orientaliste, de la nostalgie familiale ou de la honte, la puissance de ces films « coloniaux » se situe aussi et surtout dans le fait que chacune de ces séquences fournit des informations sur le groupe dont il émane, sur ce que ce groupe attend de lui, comme sur la propagation de sa politique. Sur le fait que ces films émettent de l'Histoire dès l'instant de leur conception, et jusqu'au moment où ils sont désirés-négligés.

Purgatoire commode
Que faire aujourd'hui de cette production ? Quelles sont les limites de ce purgatoire, commode, dans lequel les autorités l'ont sciemment déposée dès les années 1960 ? Et avant tout, comment définir ce cinéma « colonial » : s'agit-il de films tournés dans les anciennes colonies ou de films abordant les colonies ? Les films d'aujourd'hui, évoquant les rêves de mixages ethniques ou dénonçant les soubresauts de la nouvelle « globalisation économique », peuvent-ils à juste titre être qualifiés d'« enfants du cinéma colonial » ? De fait, ne dénotent-ils pas d'un souhait, parfois poussif, à passer outre, à dépasser ses échecs afin d'en extraire, enfin, une histoire commune et plus contemporaine ? In fine, et toutefois, quels seraient les risques d'une telle échappée si les écueils du passé n'ont pas été suffisamment remués ?

Passant de l'admiration filiale (L'Homme du Niger) à la violence d'une mauvaise foi tout adolescente (Coup de torchon, Bertrand Tarvernier, 1981) ou à l'éveil d'une conscience politique plus nuancée (Outremer, Brigitte Rouan, 1990), rêvant de créer un nouveau schéma parental « trans-racial» (Métisse, Mathieu Kassovitz, 1994) avant de figurer un quadragénaire usé cédant aux charmes d'une toute jeune Marocaine (Raja, Jacques Doillon, 2003), ces films semblent avoir définitivement imprégné nos cameras oscuras. Ils dénotent à la fois cette imbrication de l'homme face à l'Histoire et au temps qui passe, comme ils se révèlent les effets d'une certaine inquiétude et d'une mauvaise conscience. D'un défaut, d'un manque et d'un désir persistant. In extenso, et bien heureusement, naît au moins cette confirmation : en considérant qu'un film est à la fois une réalité, un outil, et une lecture de cette réalité même, le corpus d'une dialectique cinématographique issue de l'histoire coloniale existe, puisqu'elle est toujours en marche.

Cycle « Colonies - les cicatrices de l'Histoire »
Au Forum des images à Paris
Jusqu'au 3 mai 2005

[Illustrations : 1. Photo du film Indigènes DR / 2. Raja (Jacques Doillon, 2003) - Photo DR]

Sophie Berdah

|   Analyse comparée de deux films >>>




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