Million Dollar Baby de Clint Eastwood

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La jeune femme et le mort

En 1973, dans Breezy, Clint Eastwood mettait en scène la relation entre une jeune femme, hippie délurée, et un homme d'âge mûr. Trente-deux ans plus tard, dans son vingt-sixième long métrage, il monte sur le ring pour nous raconter une histoire similaire quoique plus complexe. C'est que le grand Clint, qui n'a de leçons à recevoir de personne, a de la suite dans les idées.

« L'homme n'est rien qu'un fantôme, une ombre, une vapeur qui se dissipe dans les airs... »
Voyage autour de ma chambre, Xavier de Maistre

L'inéluctable s'inscrit dès les premières images. Dans les mots, les attitudes, les poses, tout semble déjà écrit, presque déjà fini avant même d'avoir commencé. Ce qui suivra ne fera que conforter cette impression, jusqu'à une rupture qui, par son inattendu même, paraît marquée du sceau de l'inévitable. La tragédie, avec son lot d'événements funestes, n'est pas loin. Avec Million Dollar Baby, Clint Eastwood atteint ainsi une émotion qui dépasse largement l'anecdote de son scénario.

Les liens noués entre une jeune boxeuse, un vieux manager sur le retour et l'ami de celui-ci sont rendus intenses par la grâce d'une vision, d'un regard qui n'oublie jamais la solitude, inévitable, de tout être. Etouffante, leur relation triangulaire se dépare progressivement de tout ce qui pourrait encore les rattacher au reste du monde. Elle s'inscrit dans et autour du ring puis, quittant ce carré trop bruyant d'une foule anonyme, s'enferme dans une pièce aux murs blancs et sans attaches. Dans cette réduction de l'univers, dans cet enfermement, la rencontre est achevée. Elle en devient presque intolérable d'intensité. De ce film « en salle », comme on parle de films « en chambre », émerge une grande tristesse, de celles qui étreignent la gorge et contractent les membres.

Au fond, Million Dollar Baby ne raconte peut-être vraiment qu'une chose : la relation, hors du temps, de trois êtres en voie de décomposition. L'entraîneur Frankie Dunn et la jeune Maggie Fitzgerald luttent contre l'effacement qui menace à chaque instant de les emporter. Seul Eddie Scrap, l'ami de toujours, boxeur fini avant d'avoir pu faire son 110e combat, accepte cette progressive disparition. Il l'a même anticipée, lui qui ne semble sortir de son minuscule studio, rectangle cerné par le gymnase d'entraînement, que pour mieux s'évanouir dans l'obscurité.

L'ombre enveloppe les silhouettes, elle creuse les visages et les regards. Dans ce monde où un dieu hypothétique brille par son absence, l'homme est seul face à ses espoirs, ses émotions, ses choix. Ce vide qui l'entoure, immense, est parfois chassé par le miracle d'une rencontre. Cet îlot de reconnaissance est trouble, difficile à définir, souvent imprévisible. Est-ce de l'amour, de l'amitié, de l'affection ? Est-ce de la culpabilité ou un substitut à une relation filiale rompue ? Les fils sont tissées d'une matière indiscernable, mais ils n'en sont pas moins solides, tendus comme les cordes d'un ring. Ils dessinent autour de ces trois personnes un espace au-delà duquel règnent la nuit et la médiocrité morale et familiale.

La structure de l'œuvre scelle en soi cette imprégnation du monde par l'effacement. Le film est en fait la mise en images d'une lettre écrite par Eddie Scrap à la fille de Frankie. Les événements racontés sont donc à conjuguer au passé, à un temps qui déjà s'échappe, pour ne plus laisser que le souvenir et l'oubli. Film funèbre, Million Dollar Baby invoque des figures fantomatiques vouées à nager entre jadis et maintenant, entre la vie et la mort. Clint Eastwood poursuit là un chemin entamé il y a pas mal de temps. Il explore à nouveau, dans un clair-obscur plein de doutes et avec l'aplomb de l'homme sûr de ses choix, l'état d'un corps dont on ne saurait affirmer s'il est vivant ou défunt. Il s'avance dans un territoire où la raison de vivre n'est pas donnée d'emblée, où l'homme cherche à donner une justification à son existence, quitte à la perdre. Son exploration se fait de plus en plus profonde et retenue. Elle n'en est que plus admirable.

Million Dollar Baby
Un film de Clint Eastwood
D'après des nouvelles du recueil Rope Burns de F. X. Toole
Avec : Clint Eastwood, Hilary Swank, Morgan Freeman,, Jay Baruchel, Mike Colter...
Etats-Unis, 2005 - 2h12

Manuel Merlet Le 30 March 2005

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