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Tout véritable créateur est aussi un chercheur. Tel un scientifique, il tâtonne pour infirmer ou confirmer sa théorie. Dans son laboratoire de l'esprit, il tente de circonscrire l'idée qui le hante. Chaque oeuvre est un nouvel essai, une nouvelle raison d'espérer. Peut-être ne touchera-t-il jamais ce vers quoi il tend. Peut-être parviendra-t-il à capturer sa chimère comme d'autres enferment dans une éprouvette ou des équations l'objet de leur quête. Nul ne le sait d'emblée.
La caméra d'Audiard se colle aux êtres et aux gestes pour les séparer de leur environnement. Sous son effet, ils ne se réduisent pas mais deviennent des signes, c'est-à-dire les indices d'un mouvement plus général. Cette décomposition sert à cerner les vertus et les limites de ceux-ci. Elle interroge un univers qui ne semble tenir que par eux et signale la tragédie qui en découle. Car s'ils sont partout, il est nécessaire et même vital de les comprendre. Mais leur lisibilité n'est pas claire. Par leur nature même, leur sens n'est pas assuré. Le monde dessiné par les signes est mouvant et incertain. D'où quiproquos, malentendus et manipulations. Les lumières, les actes, les paroles sont alors assujettis à des codes chargés de leur conférer une stabilité. Chacun se positionne par rapport à ces règles soit pour leur faire confiance, soit pour s'en méfier et en jouer. Dès lors, le monde n'est plus un espace sécurisant et limpide, mais au contraire opaque et codé.
L'opacité est le maître-mot de Sur mes lèvres. En toute logique, le personnage principal, une jeune femme dont le nom, Carla Bhem, semble une réminisence du Marc Behm auteur du Mortelle randonnée adapté en son temps par Audiard fils pour Jacques Miller, ce personnage donc est sourd. Si cette caractéristique nourrit l'introversion et l'isolement de Carla, elle lui confère également une capacité que les autres n'ont pas. Elle peut lire sur les lèvres sans que le locuteur ne la remarque. Elle sait déchiffrer là où les autres ne perçoivent rien. En fait son rapport au monde, loin d'être une déviation, est au contraire la quintessence de la normalité. L'attention qu'elle porte au langage et aux indices disséminés dans le réel rend saillants les mécanismes de communication que nous utilisons au quotidien avec une efficience moindre. Sa surdité, nullement négative, sert donc de révélateur à la logique du signe qui régit tout l'environnement social.
Son "talent" ne lui donne pourtant aucun pouvoir. Secrétaire efficace mais effacée dans une société de promotion immobilière, elle travaille sans répit et sans retour de considération. Mais elle n'en pense pas moins. Aussi profite-elle d'une occasion offerte par son patron pour engager le plus improbable des assistants, un repris de justice au verbe bancal et aux gestes impulsifs nommé Paul Angeli, et organiser sa revanche. Avec son aide, elle d'habitude si réservée use de chantage pour s'accaparer un marché de vente. Lui, en échange, la pousse à être sa complice dans un vol de haut risque. Ces services mutuels pourraient n'être que contractuels, les poings de Paul servant aux intérêts de Carla quand la surdité de la seconde participe au plan du premier. Chacun y trouve son compte et tout pourrait en rester là. Un lien d'amour va cependant se nouer, au delà de toute probabilité.
Leur affection ne sera jamais vraiment exprimée. Pour le spectateur, elle restera toujours à l'état d'esquisse et même d'hypothèse, l'union n'étant à aucun moment consommée. L'occultation de ces sentiments vient renforcer l'énigme du personnage de Carla. Jeune femme aux mobiles déjà troubles, elle se montre farouche et rétive à toute définition. Rarement dans le cinéma contemporain, un personnage a paru si fermé, si insaississable, encore une fois si opaque. Telle un signe clignotant dans la nuit, elle se dérobe dès que l'on croit l'avoir cernée. Jacques Audiard, aidé des contributions de Tonino Benaquista au scénario et d'Emmanuelle Devos à l'interprétation, a ainsi réussi un très singulier portrait de femme. Un portrait d'autant plus beau que ses lignes vibrent comme le point d'orgue d'une filmographie déjà dense.
Sur mes lèvres
De Jacques Audiard
Avec Vincent Cassel, Emmanuelle Devos, Olivier Gourmet
France, 2001, 1h55
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