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De battre mon coeur s'est arrêté

Critique

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Allegro ma non troppo

Les mains de Tom, qui auparavant cognaient quelque mauvais payeur, courent maintenant sur le clavier du piano. Le rythme, d'abord effréné, s'apaise. La tension se canalise. Les notes prennent de l'assurance. Dans son dernier film, très personnel, Jacques Audiard fait preuve d'une indéniable maîtrise du tempo.

Commençons par l'évidence. Oui, le dernier film de Jacques Audiard dégage une énergie suffisamment rare dans le cinéma hexagonal récent pour être soulignée. D'ailleurs, s'il fallait désigner une source à cette effusion, peut-être vaudrait-il mieux chercher du côté des productions américaines et en particulier de l'œuvre de Martin Scorsese. Dans De battre mon cœur s'est arrêté, il y a la frénésie des Affranchis et la tension des Nerfs à vif et de Raging bull. Le fait qu'il soit un remake d'un film réalisé par James Toback en 1978 (avec Harvey Keitel dans le rôle principal, aujourd'hui tenu par Romain Duris) n'est probablement pas le fait d'un hasard. Et pourtant, à côté de ses références écrasantes à force d'être répétées, Audiard distille un ton et un tempo qui lui sont totalement personnels.

Si l'on retrouve ici des thèmes déjà amorcés dans ses films précédents - en particulier la difficulté d'une relation à la figure paternelle, à la fois modèle et repoussoir -, il accentue un style qui, pour être réaliste dans sa facture, n'en est pas moins abstrait dans ses aboutissements et son morcellement du monde. En nous racontant l'histoire d'un jeune homme décidé par la faveur du hasard à sortir de sa condition, Audiard s'attarde avant tout sur l'accession à un apaisement, au milieu d'un monde enfermé dans la violence, le mépris et le chaos.

Tom travaille comme marchand de biens et gagne plus que correctement sa vie. Ce ne sont pas les scrupules qui l'étouffent, à l'instar de son ami et collègue, prêt à lui demander de mentir pour l'aider à tromper sa femme. Il vide les immeubles à coups de barre de fer et de lâchages de rats. Un jour, il croise la route d'un homme venu de sa vie d'avant, celle où sa mère, à présent morte, lui faisait apprendre le piano. De là naît la cassure. Il sent qu'il doit, qu'il peut s'y remettre, qu'il pourra peut-être devenir virtuose. Il se lance, envers et contre tout. Car ses collègues et surtout son père, être culpabilisant et égoïste, sorte d'Ugolin prêt à dévorer sa progéniture (1), le retiennent. Ils le tirent vers cette vie de mensonges qu'il sent confusément morbide et sans issue. Mais Tom persiste. Déchiffrer l'ordonnancement des notes, les transformer en musique sont des buts bien plus constructifs que la destruction à laquelle il avait jusqu'ici participé sans remords.

Jouer consiste à canaliser une tension, une pulsion, à la maîtriser, la mettre en forme. Les sons de Jean-Sébastien Bach s'opposent ainsi aux éléments qui entourent habituellement notre héros. Ceux-ci sont peu clairs, fuyants, tels ses lumières et néons qui trouent la jungle nocturne dans laquelle il navigue. L'instabilité est partout ; d'une minute à l'autre, tout peut basculer. Dans cette marée informe de signifiants dénués de sens, Tom sent que son rythme s'emballe. Il court. Pour quoi ? Pour rien. La musique est alors l'échappée, la fugue hors du chaos. Elle conduit à l'indépendance et à la maîtrise des signes et par là, réintroduit de la communication.

A-t-il réussi à s'en sortir ? Une chose, néanmoins, est certaine : avec ce quatrième opus, où le psychologique se mêle au physique, Jacques Audiard affirme un discours et une maîtrise que personne ne pourra lui nier.

De battre mon cœur s'est arrêté
Un film de Jacques Audiard
Scénario de Jacques Audiard et Tonino Benacquista d'après le film Fingers (Mélodie pour un tueur) de James Toback
Avec : Romain Duris, Niels Arestrup, Linh-Dan Pham, Aure Attika, Emmanuelle Devos, Jonathan Zaccaï...
France, 2005 - 1h47

(1) Personnage du chant 33 de L'Enfer de Dante, Ugolin della Gherardesca, tyran de Pise au XIIIe siècle, fut enfermé dans la "Tour de la faim" avec ses enfants et petits-enfants, par son ennemi l'archevêque Ubaldini. Il mourut de faim après avoir consommé la chair de sa progéniture.

[Illustrations : De battre mon cœur s'est arrêté. Photos © UGC]

Sur le web :
- Lire la chronique de Sur mes lèvres (Jacques Audiard, 2001) - Consultez salles et séances sur Allociné.fr
Manuel Merlet