Ecrit par Marcos Bernstein (scénariste de Central do Brasil (1998)), Pierre Verger, messager entre deux mondes rend un hommage beau et discret au photographe engagé et fabuleux, amoureux du Bénin et du Brésil. Où l'on retrouve Gilberto Gil himself en improbable Monsieur Loyal.

Sur un air de berimbau, une étroite image apparaît au milieu de l'écran sombre. Des centaines d'hommes noirs, pêcheurs parfois réduits à des silhouettes floues, tirent ensemble sur une corde qui plonge dans la mer. L'image s'agrandit jusqu'aux 16/9, passe au split-screen, et la métaphore se déroule… C'est par ce fil tendu qu'on entre dans le documentaire consacré au photographe Pierre Verger, « messager entre deux mondes ». Ces deux mondes, ce sont le Brésil, à l'image, et l'Afrique, hors champ : de l'autre côté de la mer où disparaît la corde, les rivages africains représentent l'autre extrémité de cette chaîne humaine. L'ascendance africaine des Brésiliens a frappé Pierre Verger dès ses premiers pas à Salvador de Bahia, en 1946 : cette fascination pour les corps noirs, lisible sur la plupart de ses photos brésiliennes, l'a naturellement conduit jusqu'au candomblé, culte afro-brésilien mâtiné de spiritualité chrétienne.

Car Pierre « Fatumbi » Verger fut aussi messager entre deux autres mondes : celui des hommes et celui des Orisha (les saints qui habitent les corps pendant la transe). Initié au candomblé dès 1953, ce grand homme blanc dégingandé était officiellement fils de Xangô - saint de la foudre, « celui qui donne le ton de la voix du ciel » selon l'une des fidèles - et par là-même habilité à officier pendant les rites. Auréolé de son statut de prêtre (babalao) et constamment équipé de son appareil Rolleiflex, Verger a, pendant 17 ans, fait de fréquents allers-retours entre le Brésil et le Bénin. Plus particulièrement entre Salvador de Bahia, la ville de son cœur, et le pays Keto, royaume fondé par les Yorubas allègrement déportés au Brésil au temps de l'esclavage.

Le documentaire suit donc le fil d'une vie nomade, sur les traces de cet homme exceptionnel, partie intégrante d'une culture métissée sur laquelle il gardait, en même temps, un regard doublement extérieur : en tant que photographe, et en tant qu'ethnologue mandaté par Théodore Monod et l'Institut Français de l'Afrique Noire. « Je n'avais pas l'intention de décrire les étranges coutumes et les croyances d'une population africaine. Je faisais cette recherche pour moi-même et pour mes amis de Bahia », se défend Verger : peut-être est-ce mimétisme avec son sujet, mais le film de Luiz Buarque de Hollanda avance l'air de rien, entre biopic et hagiographie, entre documentaire anthropologique et photographie mise en mouvement (notamment sur certains cadrages directement importés des clichés de Verger). Le film cueille des mots et des images, et se présente avant tout comme un voyage en agréable compagnie. En très agréable compagnie, même : aux côtés des amis anonymes de Verger et des prêtresses candomblé, on croise Jorge Amado dans un jardin tropical, et la narration comme l'enquête sont menées par Gilberto Gil himself.

En pleine Année du Brésil en France, et avant la rétrospective Pierre Verger qui se tiendra au Jeu de Paume à partir d'octobre 2005, cette présence au casting de l'actuel ministre de la Culture brésilien peut intriguer autant que faire tiquer. Mais on est loin ici du produit politico-culturel de bon ton : produit en 1999, le film est presque une affaire de famille. Gilberto Gil semble aussi à l'aise en marcel, dans sa ville de Salvador, qu'en boubou béninois ; et s'il embrasse Verger sur le front, comme un fils, lorsqu'il se rend chez lui pour l'interviewer à la veille de sa mort (le 11 février 1996), c'est parce qu'il le connaît bien, et depuis longtemps. Comme il connaît le réalisateur, neveu de son vieil ami, musicien et poète, Chico Buarque. Ecrit par Marcos Bernstein (scénariste de Central do Brasil (1998)), Pierre Verger, messager entre deux mondes rend un hommage beau et discret à l'homme Verger, à ses passions, à ses combats. S'il semble perdre le fil, parfois, c'est pour parler de l'esclavage, ou pour restituer un temps africain qui force à la patience, à la contemplation, et à la joie. Le film lui-même se fait le messager d'une vie : sans trancher sur les croyances de Verger, trop occidental et rationnel pour avoir foi en la divinité de la transe, il s'achève sur les images de l'axexè, la cérémonie rituelle funéraire accompagnant Verger dans l'au-delà. Et d'après le babalao yoruba, il paraît que Verger, de là-haut, nous salue bien bas.

Pierre Verger, messager entre deux mondes (Pierre Verger, Menssageiro entre dois mundos)
Un film de Luiz (Lula) Buarque De Hollanda
Durée : 1h22
Avec : Pierre Verger, Gilberto Gil, Jorge Amado
Sortie salles France : 30 mars 2005

Agathe Moroval


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