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Virgin suicides

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Flambant rose

Virgin suicides est l'œuvre d'une enfant. De la fille de Francis Ford Coppola dit-on. A moins qu'il ne s'agisse d'un film tourné clandestinement par un jeune garçon parti à la découverte des femmes, objet de sa fascination. Car si, trêve de plaisanteries, Virgin suicides est bien signé Sofia Coppola, c'est d'un regard pourtant profondément masculin que le film caresse un univers intrinsèquement féminin.

Des années après les suicides des sœurs Lisbon, quatre garçons cherchent à percer le mystère de ces filles qu'ils ont connues adolescents. En rassemblant leur collection de souvenirs épars et les images hantant toujours leur mémoire, ils espèrent parvenir à comprendre ce qui a jadis poussé les sœurs Lisbon à mettre fin à leur vie.

Du roman de Jeffrey Eugenides qu'elle a choisi d'adapter très fidèlement, Sofia Coppola a, plus que l'atmosphère d'enquête, conservé le point de vue masculin de la narration. Car ce qui importe dans Virgin suicides ce n'est pas tant de résoudre l'énigme finalement insolvable de la mort des sœurs que ce regard que portent les hommes sur les jeunes femmes. Il convient effectivement mieux de parler d'hommes que de garçons ou d'adolescents car, si la voix-off reconstituant les événements est celle d'un ami des sœurs Lisbon du même âge qu'elles, leur univers féminin s'ouvre aussi à la découverte pour des adultes masculins. Au cours du film, trois figures différentes pénètrent successivement dans leur mystérieuse chambre perchée au premier étage de la maison : le camarade de classe, le pasteur de la famille, le père des filles. Et, à chaque reprise, l'incursion dans leur intimité est filmée comme un débarquement en terre inconnue. Car en franchissant le seuil de cette porte, ces hommes prennent le risque de se confronter à un curieux et envoûtant mélange à trois composantes: féminité naissante, scories d'enfance et ombres de religion. Le sol de leur chambre rose bonbon, tranchant avec les couleurs sombres des autres pièces de la maison, est jonchés de soutien-gorge, peluches et icônes sulpiciennes. Cet envoûtant cocktail excite vite l'imagination des garçons qui puisent leurs rêveries dans le journal intime de Cécilia retrouvé après sa mort et, au fil des pages, des images prennent forme: le visage de Lux clignant de l'œil filmé en surimpression d'un ciel nuageux, la jeune fille couverte de colliers de fleurs dansant dans un rayon de soleil, une licorne blanche vivant auprès des sœurs... Il ne faudrait pas alors voir dans ces séquences du film reproduisant des songes masculins du kitsch ou du précieux, mais regarder ces scènes comme une juste transposition des fantasmes des garçons. Et le contexte culturel particulier des années soixante-dix contribue, au même titre la magnifique bande-originale de Air renouant avec les expériences des Pink Floyds sur les films de Barbet Schroeder (More, La Vallée), à amplifier l'onirisme infiltrant Virgin suicides.

Les hasards de la distribution veulent que sortent, à peu près en même temps sur les écrans, deux films réalisés par des filles de cinéastes importants puisque qu'à Virgin suicides succédera en octobre Le tableau noir de Samira Makhmalbaf. Mais alors que la réalisatrice iranienne, âgée d'à peine vingt ans, s'encombre d'un ton grave et d'une mise en scène très maîtrisée dès son deuxième film, Sofia Coppola préfère assumer son jeune âge en laissant libre cours à ses pulsions enfantines.
Et en faisant émerger de l'oubli ses habitudes et tics d'une adolescence à peine achevée, Sofia réussit magiquement à transformer la lourde charge qu'impose pourtant la responsabilité de la réalisation d'un film en un jeu plaisant et amusant. Le sujet grave de Virgin suicides se parfume alors d'une fraîcheur enfantine et presque naïve. Car ce que Sofia Coppola cherche à retrouver en filmant l'histoire des filles Lisbon, ce sont les plaisirs enfantins qui devaient l'animer il y a quelques années encore quand il s'agissait simplement de jouer avec ses poupées ou décorer un cahier d'écolier. Ce sont justement en véritables pages de brouillon qu'elle traite certains plans de son film en allant jusqu'à s'offrir le plaisir de dessiner à même la pellicule. Dès le générique, Sofia prend ses crayons pour barbouiller l'image du titre du film: virgin suicides.

L'expérience, trop amusante pour être abandonnée, est vite réitérée. Le petit jeu est donc repris et accentué pour présenter les cinq sœurs Lisbon. A leur sortie de la voiture familiale, chacune d'entre elles est fixée quelques instants par un arrêt sur image laissant le temps de faire apparaître à l'écran son prénom écrit au crayon par la main de la réalisatrice. Si ces présentations rappellent peut-être celles de génériques de séries télévisées américaines, elles annoncent surtout les libertés à venir du film, audaces nées d'une simple recherche de plaisir et non d'effets de style. Car rien sans doute n'est plus jouissif pour un metteur en scène que d'oser effectuer, pour quelques secondes seulement, une ouverture d'iris en forme de cœur sur la petite culotte de Lux afin de faire apparaître à l'image le prénom de l'amoureux inscrit sur le sous-vêtement. Réalisé comme un pied de nez aux conventions, cette délicieuse audace technique témoigne des libertés que s'est courageusement permise l'imaginative réalisatrice pour son premier coup d'essai. Rarement alors un film aura dégagé un tel sentiment de bonheur de faire du cinéma.

The virgin suicides
De Sofia Coppola
Avec Kirsten Dunst, James Woods, Kathleen Turner
Etats Unis, 1999, 1h36.

Sur le web :
Sur Flu : - Lire la chronique de la bande originale du film, composée par Air. - Lire la chronique du livre de Jeffrey Eugenides The Virgin suicides, J'ai lu, Flammarion, 2000. - Lire la chronique de Lost in translation (2003). - Lire la chronique de Marie-Antoinette (2006)
Laure Charcossey