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France-Belgique, 2002, 5h30
Un couple épatant, Cavale, Après la vie... Un titre, trois films... Ces oeuvres indépendantes, différentes et complémentaires que chacun peut voir dans l'ordre qu'il désire composent la trilogie magistrale de Lucas Belvaux. Mauvais mathématicien mais cinéaste talentueux, celui-ci démontre avec cette entreprise, inédite par sa taille et sa richesse, que le tout est supérieur à la somme des parties.
Les règles du jeu
Avec Un couple épatant, Cavale et Après la vie, trois films indépendants, différents et complémentaires, Lucas Belvaux signe une trilogie magistrale. D'un titre à l'autre, les personnages principaux deviennent secondaires et inversement. Les destins se croisent. Des scènes sont communes aux trois films. Mais là où l'on pouvait craindre la répétition ou l'essoufflement, on assiste émerveillés à la naissance d'un quatrième film plus riche encore. En effet les trois épisodes ne se suivent pas mais se superposent et, dans les entrelacs de ce tableau d'ensemble, Lucas Belvaux affirme qu'il existe autant de vérités que de regards. Tout est affaire de point de vue, de tonalité, d'insertion dans le récit, autrement dit de mise en scène. Loin du vain exercice de style, l'ensemble trouve sa réussite dans ce que chaque film se suffit à lui-même, la réalisation offrant à chaque personnage un rythme et une dramaturgie adaptés à sa ligne de vie.
Un hommage aux genres
Chacun des trois films relève d'un genre bien défini. Par un travail important sur le montage, le découpage, les éclairages et les ambiances sonores, Lucas Belvaux en respecte les codes tant dans les styles que les situations. Ainsi Un couple épatant est une comédie à l'américaine, mélange de burlesque et de bons mots. Le cadre est assujetti à la bonne compréhension des événements pendant que le montage s'ingénie à brouiller les pistes. Cavale relève du film noir et montre une plus grande attention aux ambiances. Le silence y est plus présent, les regards tendus, l'atmosphère lourde. Une réalisation précise, affectionnant le plan large, isole les protagonistes dans des décors prêts à les effacer de leur indifférence. Ainsi l'ascension sans issue de Bruno Le Roux dans le massif alpin n'est pas sans évoquer celle d'Humphrey Bogart dans le High Sierra de Raoul Walsh. Quant à Après la vie, son histoire mélodramatique filmée caméra à l'épaule ne peut que nous ramener aux actes d'amour que John Cassavetes adressait à son actrice et épouse Gena Rowlands. Cet usage des genres ne cherche pas à les dépasser. Au contraire, ils sont pleinement assumés. En fait, par les éléments que les films ont en commun, les genres s'imprègnent de façon mutuelle. Ils s'immiscent les uns dans les autres. Ainsi la comédie ou le polar déteignent sur le mélodrame, et inversement. Grâce à la vision successive des trois volets, les genres se mélangent, s'opacifient.
Une comédie sociale
Le décor principal de ces récits en chassés-croisés est Grenoble, agglomération piégée par une cuvette montagneuse et surnommée « la ville la plus intelligente de France » en raison d'une grande concentration d'actifs diplômés. A travers la représentation de trois catégories sociales, la bourgeoisie libérale, les contestataires aujourd'hui assagis de l'après 68 et la classe criminelle, une géographie précise se dessine. Cécile et Alain Costes, respectivement professeur et ingénieur, vivent dans une coquette banlieue pavillonnaire. Ils possèdent de plus un chalet perché au flanc des montagnes et qui, de sa position, domine la ville. Les autres couples, essentiellement des fonctionnaires - Agnès Manise et Jeanne Rivet sont professeurs et Pascal Manise est lieutenant de police -, habitent un appartement dans un immeuble du centre et un loft des anciens quartiers ouvriers. Le personnage de Le Roux, lui, se place d'emblée en marge de ces espaces et de ces vies. Terroriste échappé de prison, il se terre dans un parking souterrain. Aucun lieu n'est susceptible de l'accueillir ou de le retenir. Il échappe à une société hiérarchisée qui le fuit en retour. Les intrigues passent et repassent par des lieux emblématiques tels le lycée, le commissariat et l'hôpital. Ces institutions de la République sont les inévitables carrefours d'un labyrinthe étendu à l'échelle de la ville. Les êtres qui s'y déplacent prétendent à la libération, à l'affranchissement. Mais leur passé, leurs origines sociales et les univers dans lesquels ils vivent dorénavant finissent par les rattraper. La cité, au sens ancien du terme, les maintient sous influence.
Des rimes visuelles
A côté des scènes récurrentes de la trilogie, on trouve des rimes visuelles. Un couple épatant, Cavale et Après la vie... Les genres sont différents, les histoires ne se ressemblent a priori guère, si ce n'est par la peinture de couples mis en difficulté. Pourtant Lucas Belvaux s'est ingénié à distiller dans ses films des gestes, des situations qui, par leur seule forme, se font échos. Ainsi tous contiennent les figures de la filature, parfois poussée jusqu'à l'absurde (A qui suit B qui suit C), de l'intrusion insoupçonnée dans une habitation ou de l'homme qui, crispé à son volant d'automobile, fonce à vive allure vers on ne sait où. Il y a aussi les motifs de la personne prise de malaise, tombant sur le sol et recevant claques et injonctions afin d'être ranimée et de l'homme se perdant par le regard dans la ville située en contre-bas. Parfois la rime ne se fait que sur deux titres. Seuls Cavale et Un couple épatant montrent un homme attaché sur un lit ou courant au milieu d'un champ. Dans Un couple épatant et Après la vie revient la vision d'un être seul, assis à son bureau, plongé dans ses pensées. Cette liste ne se veut pas exhaustive. Elle souligne le travail d'écriture qui a précédé la mise en chantier de la trilogie, un travail sur près de dix années au cours desquelles Belvaux a patiemment établi son armature. L'oeuvre est ainsi structurée, équilibrée, rayonnante.
Des thèmes en échos
A ces rimes visuelles s'ajoutent des thématiques imprégnant l'ensemble du triptyque. Chaque film s'appuie sur un duo traversant une crise durant laquelle la notion de fidélité est mise à mal. Un couple épatant, c'est pour les Costes, mari et femme sans histoire, une manière d'exister en s'inventant des fantasmes de trahison. Cavale conclue un récit débuté 15 ans plus tôt et qui n'a plus lieu d'être. La fidélité est toujours là, mais par principe, par obligation, non par envie ou choix. Après le vie est à la croisée des chemins, à l'étape cruciale qui marquera la destruction ou la régénération d'un couple. Il expose le choix cornélien d'amoureux qui semblent arrivés au bout de leur récit. Ces problématiques du dévouement et de l'attachement se prolongent dans le sentiment de solitude qui envahit les trois protagonistes masculins, Alain Costes, Bruno Le Roux et Pascal Manise. L'isolement, subi ou provoqué, provoque angoisses et craintes et débouche pour certains sur une paranoïa. Leur monde n'est plus qu'interprétations. Partout ils ne voient que mensonges. Ils deviennent suspicieux, en particulier face aux femmes. Ils sont confrontés à la souffrance d'une solitude irréductible. Ce qui les conduit à s'interroger sur leur responsabilité vis-à-vis des autres. Mais en cela, ces hommes ne sont pas très différents de leurs conjointes ou amis. Car tous se débattent dans des prisons personnelles. Ils sont enfermés à l'image de Grenoble, ville cernée, écrasée par la barrière des Alpes. Ces êtres sont tous dépendants, qui de certitudes quant au couple et à la confiance qu'il suppose, qui d'une idéologie et d'un passé politique, qui de la morphine ou de l'amour que cette drogue tue à petit feu.
Une vérité relative
Nous arrivons ici au coeur du projet de Lucas Belvaux. D'un titre à l'autre, le cinéaste développe l'histoire d'un personnage secondaire et le transforme en personnage principal. L'intérêt de l'exercice réside dans la capacité à créer la surprise. Il ne s'agit pas uniquement de retrouver des protagonistes et de leur accorder plus d'attention, mais également de répéter une situation, une scène et de la rejouer sous un nouvel angle. Emergent ainsi des circonstances, des causes jusque là insoupçonnées. Les motivations, les attentes et les ambiguïtés se dévoilent. Si bien que nous avons parfois l'impression d'avoir été bernés par le ou les films vus précédemment. Puisque tout n'était pas dit, nous avons fantasmé les caractères des sujets à partir d'indices ténus, fantasmes que malmènent, contredisent les révélations d'un film ultérieur. Pourtant, même si le spectateur peut se sentir manipulé, il ne s'agit pas de tromperie. La trilogie souligne notre tendance à passer à côté des êtres et des choses dans la plus totale incompréhension. Elle joue avec nos tropismes, ces automatismes de pensée qui conduisent à réduire les actes et les mots à des catégories facilement utilisables, non coûteuses pour le confort de nos vies. Et puisque nous attribuons à une même scène un sens différent en fonction du film, les émotions s'en trouvent perturbées. Ce qui fut perçu par exemple comme cocasse devient ténébreux ou pathétique. Mais au lieu de s'ajouter, les impressions se superposent, se mêlent et initient un vrai trouble. L'ambivalence qui en résulte atteint la complexité des sentiments, leur confusion indéfectible. Lucas Belvaux montre ainsi comment les perceptions sont assujetties aux émotions et aux réflexes intellectuels, ce conditionnement s'exerçant autant aux dépens des protagonistes que du spectateur. Ce qui conduit naturellement à une relativisation des notions de vérité et de mensonge.
Le grand jeu de la vie
La répétition des scènes vues sous des angles différents induit un jeu, véritable appel à la vigilance face à toute image. On croit comprendre, on anticipe et, finalement, on se trompe. On commet des erreurs là où l'on s'y attendait le moins. Pire, certaines lacunes nous échappent, n'entraînant aucun questionnement. En fait, on peut affirmer que la trilogie est évolutive. Chaque film se gonfle des précédents. Les instants a priori vides se remplissent de ce que les projections précédentes nous ont appris. Grâce à la mémoire, aux interpolations que le spectateur effectue, le tableau d'ensemble se densifie de manière croissante, film après film. L'intelligence de Belvaux évite que cette densification débouche sur un univers fermé, une bulle finalement asphyxiante. Il éparpille ainsi des lignes de fuite, portes ouvertes par des personnages que le récit laisse dans l'ombre mais que l'humanisme du cinéaste emplit d'une vie à jamais occultée à notre regard.
Comme pour Smoking/No smoking d'Alain Resnais, un ensemble de possibles s'offre au spectateur. Un couple épatant/Cavale/Après la vie... Un titre, trois films... Autant de fils dépassant d'un écheveau sur lesquels chacun est libre de tirer comme il le veut. Lucas Belvaux préconise de commencer par la comédie et de finir par le mélodrame. De notre côté, nous préférons laisser le choix. Car, quelque soit le chemin parcouru pour arriver au bout du trajet, c'est-à-dire la vision d'ensemble, survient un besoin logique, celui de retourner sur ses pas, de revoir les deux premiers films à l'aune du dernier, et donc de la totalité. En effet, Lucas Belvaux, mauvais mathématicien mais cinéaste talentueux, démontre avec cette entreprise, inédite par sa taille et sa richesse dans l'histoire du cinéma, que la somme est supérieure à l'addition de ses parties.
Réal.: Lucas Belvaux
Avec : Dominique Blanc, Gilbert Melki, Catherine Frot, Lucas Belvaux, François Morel et Ornella Muti.
France-Belgique, 2002, 5h30
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