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Un couple épatant

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Mentir n'est pas tromper

Un Couple épatant est le film le plus léger de la trilogie de Lucas Belvaux. Dans cette comédie du "remariage", un couple s'amuse à se faire peur, chacun croyant à tort à l'infidélité de l'autre, afin de mieux renouer la relation. S'il n'est pas le meilleur volet du triptyque, il en livre cependant une des clés à travers un jeu sur les points de vue et les apparences.

Les sujets des meilleures comédies sont peut-être ceux qui font les grandes tragédies. Ce principe a priori paradoxal est une nouvelle fois vérifié par Un couple épatant, film au ton ironique et grinçant de la trilogie de Lucas Belvaux. Les mobiles des protagonistes y sont en effet tristes à pleurer. Pourtant la mise en scène du cinéaste comme celles imaginées par les personnages pour pimenter leurs vies appellent toutes au rire.

Alain Costes est un ingénieur qui, comme on dit, a tout pour être heureux. Une femme superbe prénommée Cécile, une entreprise de taille modeste mais fonctionnant à plein régime, une réussite financière incontestable, une maison et une voiture au luxe affirmé. Il semble néanmoins au bord de la dépression. Des examens médicaux lui laissent penser qu'il pourrait être à l'article de la mort. Cette inquiétude nourrie d'hypocondrie le conduit aux gestes les plus extravagants. En voulant dissimuler à ses proches la gravité supposée de son état, il s'enfonce dans un emboîtement de plus en plus vertigineux de mensonges. Son épouse perçoit ses manigances et le soupçonne à tort d'infidélité. Elle le fait alors surveiller par un flic à l'honnêteté douteuse. Par voie de conséquence, Alain pressent autour de lui une machination, ce qui le conduit à croire que Cécile le trompe. S'ensuivent quiproquos et chassés-croisés orchestrés avec un sens du rythme et une dextérité incontestables.

Angoisse de mort, jalousie, suspicion, mensonge, trahison, tels sont les passions qui gouvernent aux actes des personnages. L'heure devrait être au désespoir. Elle est à la joie. Car nous sommes dans une comédie du "remariage". Un couple apparemment blasé par une relation devenue longue se jette à corps perdu dans des aventures pas toujours extra-conjugales, et ce afin de mieux se retrouver. L'homme et la femme s'amusent à se faire peur, soit par ennui, soit par manque d'imagination, et retombent immanquablement dans les bras l'un de l'autre. Le schéma est classique. Il a fait la gloire des comédies américaines des années 30 et 40. Lucas Belvaux s'inscrit clairement dans cette filiation. Par la reprise d'un style qui doit beaucoup à cette cinématographie et à son ascendant, le burlesque d'avant-guerre, il échappe à la noirceur de son sujet.

Le cadrage est fonctionnel. Il sert les situations. Il ne cherche qu'à clarifier les données, les tenants et aboutissants d'une scène. Si le plaisir s'infiltre, c'est bien sûr par un amoncellement de situations de plus en plus incongrues, mais aussi par un montage plein de rouerie. Des coupes franches et des ellipses provoquent surprises et interrogations. Belvaux joue ainsi du temps comme un magicien de ses cartes. Il le manipule à son gré. Quand François Morel alias Alain Costes change de vêtements en moins de temps qu'il n'en faut pour fermer puis ouvrir une porte, le cinéma redevient un instant la machine à illusions de ses débuts. Ce même Morel s'agrippant au volant d'une voiture qui passe d'un lieu à un autre en une seconde par la seule grâce du montage, et sans que le véhicule et son conducteur aient bougé d'un pouce, c'est le retour de Georges Mélies découvrant le pouvoir de son outil ou de Buster Keaton cherchant le mouvement dans l'inertie. Le film est léger et malicieux. Il sautille, s'accélère, bégaie, se répète. Son espièglerie serait cependant vaine si elle n'aboutissait à une valse de fausses apparences.

La tromperie des sens... Voir, entendre, toucher, sentir le monde et l'interpréter de manière erronée est un mécanisme qui depuis longtemps nourrit les desseins comiques. Ses rouages sont connus. Pourtant il fonctionne toujours avec autant de bonheur. Un couple épatant a ceci d'intéressant qu'il en use à plusieurs niveaux. A la duperie des individus, en particulier celle d'Alain Costes, s'ajoutent les perceptions faussées du spectateur, développées tant dans ce seul film que sur l'ensemble de la trilogie. Ce jeu sur le point de vue, sur la place du regard structure la comédie et, par un questionnement des sentiments et de leur authenticité, lui permet d'être à la fois ludique et profonde. Il est aussi la clef de voûte du travail de Belvaux. En cela, Un couple épatant est à considérer comme le panneau central du triptyque, celui qui s'offre en premier à la vision et nous guide vers ses autres volets, Cavale et Après la vie, aux frontières plus secrètes, plus mystérieuses.

Un Couple épatant
Réal.: Lucas Belvaux
Avec : Dominique Blanc, Gilbert Melki, Catherine Frot, Lucas Belvaux, François Morel et Ornella Muti.
France-Belgique, 2003, 1h37.

Sur le web :
Sur Flu : - Lire la chronique de la Raison du plus faible (2006) - Lire la chronique de Un couple épatant. - Lire la chronique de Cavale. - Lire la chronique de Après la vie. - Retour au dossier principal.

- La trilogie : le site officiel.

Manuel Merlet