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Cavale est un polar tendu, politique et mélancolique. Il offre à notre regard un personnage dense et complexe, un ancien activiste de gauche en décalage avec notre modernité, hors-la-loi traqué par la police et la mafia. Sans être démonstratif, le film condamne la lutte armée et pose intelligemment la question de la responsabilité individuelle.
C'est autour de cette survie que Lucas Belvaux construit un suspense haletant. L'obscurité, le travail sur la bande-son, l'amplification de certains bruits, la tension générée par l'attente, les fausses alertes contribuent à créer une angoisse typique du thriller, jouant avec nos nerfs comme avec ceux du terroriste aux abois. Pourtant, l'intérêt du spectateur ne procède nullement d'une quelconque identification avec le personnage incarné par le réalisateur. Certes, on sympathise avec sa solitude soulignée par de lents travellings avant et la musique sublime de Ricardo Del Fra. On est touché par son humanité manifeste lorsqu'il secourt une Agnès (Dominique Blanc) rouée de coups ou risquant une overdose. Sa conviction et sa rectitude fascinent. Mais on ne peut souscrire à son aveuglement. Sa violence révulse.
Bruno Le Roux est froid, calme et déterminé. Animé par le désir de régler ses comptes avec ceux qui, croit-il, l'ont donné, il attend son heure. Très professionnel, il se prépare, fabrique une fausse carte d'identité ou une plaque d'immatriculation, entretient son matériel. Il répète des gestes-rituels comme le montage d'une arme les yeux fermés. De ces longs plans frontaux, au cadre serré, se dégage une impression de maîtrise qui n'est pas sans rappeler Le Samourai de Jean-Pierre Melville. Le choix de sources de lumière uniques, comme un réchaud à gaz dans un box de parking, de contrastes violents et de contre-jour ajoute à la dureté du personnage et souligne son effrayante détermination. En soi, le physique de Le Roux-Belvaux n'est pas inquiétant mais l'obscurité durcit les traits et l'aspect mécanique et répétitif des gestes rend le personnage glaçant. En outre, en même temps qu'elle entretient la tension, la contrebasse solo de Ricardo Del confère une tonalité sombre au film. La partition réitérative résonne comme un écho des rituels dans lesquels s'enferme Bruno Le Roux.
Après quinze ans, il est toujours en guerre contre la société. Mais sa lutte, typique des années 70, ne rencontre aucun écho. Ses anciens camarades sont morts, en prison ou rangés. Placée sous surveillance, Jeanne, son ancienne compagne, interprétée par Catherine Frot, ne peut être d'un grand secours. Mais le-veut elle seulement ? Elle a depuis longtemps abandonné la lutte pour l'enseignement et a fondé une famille. Elle lui apportera bien dans une certaine mesure son aide en souvenir du passé, mais il semble que c'est l'homme et non la cause qu'elle essaie de sauver. Des balles mais surtout de lui-même.
Car Bruno Le Roux est un homme en complet décalage. La prison l'a isolé du monde. Figé dans des convictions idéologiques, il n'accepte pas que la situation et les mentalités aient évolué, que sa manière de combattre l'injustice sociale soit dépassée. Ces convictions l'ont conduit en prison, elles donnent un sens à sa vie. Il s'y accroche avec désespoir. En ce sens, le personnage est profondément humain. Plus le récit progresse, plus il doute. On le sent fébrile. Il a peur. Et, finalement, le monde actuel apparaît tout entier comme un univers carcéral à l'intérieur duquel il se débat. L'abondance de prises de vue verticales, comme autant de barreaux, contribue à renforcer ce sentiment.
Dès le début, le ver est dans le fruit. Le Roux prétend se battre pour les petites gens mais l'épisode de la rencontre entre la mère de Petit Jean et Bruno souligne l'absence de base populaire de la lutte armée. Même s'il tente de nier cette réalité, Bruno ne peut en faire totalement abstraction. Le fait qu'il oublie systématiquement une pièce lorsqu'il monte son arme et les médicaments dont il se gave ne sont que les symptômes du mal qui le ronge. En fuite, il se terre dans des lieux clos, obscurs, s'isole du monde pour échapper à la police et à la mafia mais également à une éventuelle remise en question. La répétition des gestes est un mouvement rassurant qui évite la réflexion. Et lorsque Jeanne ose lui rappeler les morts innocents qu'il a été "contraint" de laisser sur son chemin et l'interpelle sur le sens de son action, Bruno Leroux, comme une mécanique déréglée, sort de ses gonds. Son monde vacille et, seul contre tous, il se réfugie alors dans la brutalité pour justifier la violence politique.
Lucas Belvaux ne triche pas. A aucun moment il ne stylise ou n'esthétise la représentation de la violence. Cavale est un film dur où la violence est montrée sans fard. Elle est gratuite, injuste et révoltante. Sans être manichéen ou démonstratif, le film condamne la lutte armée et pose intelligemment la question de la responsabilité individuelle. La révolte de Bruno est compréhensible. Il a tort sur les moyens mais pas tant sur les idées. Malheureusement, il ne conçoit aucune alternative à la lutte armée et sa détermination, son acharnement le rendent peu à peu monstrueux. En offrant à notre regard un personnage dense, complexe et humain, Lucas Belvaux démontre que, dans une démocratie, la violence politique n'a pas de légitimité.
France-Belgique, 2002, 1h51
Réal.: Lucas Belvaux
Avec : Dominique Blanc, Gilbert Melki, Catherine Frot, Lucas Belvaux, François Morel et la participation d'Ornella Muti.
- La trilogie : le site officiel.