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27e festival international Cinéma du Réel au Centre Pompidou, du 4 au 13 mars 2005
Le 27e festival international Cinéma du réel s'est achevé dimanche soir au Centre Pompidou. L'occasion de parcourir la planète en images et en sons, et de s'interroger sur la forme parfois déroutante que les cinéastes donnent à leur regard sur la « réalité ». Compte-rendu du festival, et entretien avec Mercedes Alvarez, réalisatrice de El Cielo gira, prix Cinéma du réel 2005.
Brillante reconstitution (1)
Ainsi Tren de Sombras de José Luis Guerin (1996). A l'origine, un film de famille d'une dizaine de minutes, réalisé par un riche avocat parisien en 1930. A l'arrivée, l'emprise du réalisateur sur une réalité qui lui fut donnée comme telle. Montrées une première fois dans leur joyeuse entièreté, les images sont d'abord des documents. On y remarque la modernité des corps mouvants dans ce qui est aujourd'hui des habits d'époque. Puis travaillées, ralenties, remontées, elles prennent un tout autre sens et on se demande alors si on ne nous a pas eus. Le film de 1930 existe-t-il vraiment ? N'assistons-nous pas à une brillante reconstitution qui prend le pas sur le « réel », justement ?
A l'inverse, The Tenth Planet : A Single Life in Baghdad » (Melis Birder, 2004) raconte la vie « après guerre » d'une jeune Irakienne, Kawkab, qui emmène la réalisatrice au gré de ses pérégrinations dans la ville. Joviale, Kawkab n'a pas la langue dans sa poche : les Américains s'y sont mal pris, et leur gouvernement est pire que Saddam Hussein Tout sourire, elle explique les subtilités d'une ville en état de siège, d'un Etat partagé entre sunnites et chiites, et on a l'impression qu'une vie reste possible à Bagdad. Ce n'est qu'au détour d'une phrase, quand elle glisse, mine de rien, « j'ai beaucoup de problèmes », qu'on sent la pesanteur quotidienne... La phrase, fugitive, aurait pu échapper à la caméra ; celle-ci enregistre pourtant là une bribe de « réel » qui sort du champ de la représentation voulue d'elle-même par la protagoniste.
Brillante reconstitution (2)
El Cielo gira de Mercedes Alvarez (2004), qui a obtenu le prix Cinéma du réel (compétition internationale), est également un exemple de film très élaboré dans sa forme, donnant à voir un « réel » savamment reconstruit. En revenant à La Aldea, son village natal de Castille, la réalisatrice enregistre le quotidien d'une localité en voie d'abandon ; les quatorze vieillards qui la peuplent encore commentent une actualité sur laquelle ils n'ont plus prise, et ressassent une histoire qui s'efface peu à peu de leur mémoire. Par un jeu très subtil de récurrences visuelles - gros plans sur l'orme noueux en train de mourir qui rappelle la texture de la pierre foulée par les dinosaures, brumes matinales qui se fondent dans la matière picturale incertaine des tableaux... -, Mercedes Alvarez réussit à rendre l'impression d'une nature impertubable, d'un temps infiniment long. Par un tournage au plus proche de ses protagonistes et un travail ample et riche sur le son, elle parvient à produire une étonnante sensation de « réalité » tridimensionnelle, où se mêlent à la fois profondeur et proximité. Mais la construction du propos, justement, peut gêner : elle se traduit par des scènes semble-t-il reconstituées, voire préécrites - la scène finale de la conversation sur la butte, notamment -, qui, in fine, disent assez peu de choses inattendues de l'objet représenté et contribuent à figer ce beau village de Castille, ses vieillards tristes et résignés.
Fluctuat.net : El Cielo Gira est votre premier long-métrage. Quelle en fut la genèse ?
Mercedes Alvarez : J'ai d'abord réalisé un court-métrage, puis fait un master de documentaire à Barcelone. J'ai ensuite monté En construccion, de Jose-Luis Guerin. Puis l'université de Barcelone m'a proposé de réaliser un documentaire. Mais le projet répond à une nécessité intime, bien antérieure à cette proposition. Lorsque j'ai quitté La Aldea, j'avais trois ans. Mes parents se sont installés au Pays Basque, mais ils n'ont jamais cessé de me raconter des histoires du village, de parler des gens qui continuaient à y vivre et à y mourir. Je suis la dernière enfant à y être née, et ses habitants font partie de mon imaginaire et de ma mémoire.
Vous adoptez une forme documentaire à la fois très rigoureuse, et très inventive...
Pour moi, la question du genre, documentaire ou fiction, a peu de sens. Ce qui m'intéresse se joue à la frontière entre les deux, dans la lignée d'une tradition qui remonte aux origines du cinéma, dans laquelle chacun peut inventer sa propre écriture, ses propres règles(*). Je pense en effet que le plus important, quand on fait un film, c'est d'offrir un regard au spectateur. Alors je suis partie au village en me disant : « il faut être là-bas et suivre la vie ». Ensuite, toute l'écriture s'est faite au montage.
Qui est ce peintre aveugle qui vous accompagne tout au long du film ?
Je connais Pello Azteca de longue date et au début du film, il ne lui restait qu'un petit peu de vision. Il s'est imposé à cause de la nature de son œuvre : en regardant ses tableaux, on a toujours le sentiment que quelque chose est sur le point de disparaître ou d'apparaître. Pour moi, filmer le village à ce moment précis revenait à le faire sortir de mon imagination pour faire apparaître une image réelle. Et en même temps, la réalité que je filmais était en train de disparaître. Dans un endroit comme ce village où tout est arrivé, où il n'y a plus aucun avenir, les gens vivent plus avec leur imagination et avec leurs souvenirs qu'avec ce qui se joue sous leurs yeux. Un peu comme ce peintre qui regarde plus vers l'intérieur, vers sa mémoire, que vers le monde extérieur.
Compte-rendu par Anne-Laure Bell et Benjamin Bibas, interview par Isabelle Regnier
(*) dans le cadre d'une programmation « Documentaire en Espagne », le festival Cinéma du réel montrait le fabuleux Triptico elemental de Espana de José Val del Omar, à mi-chemin entre formes documentaire et « expérimentale », réalisé dans les années 1950.
[Illustration : El Cielo gira (Mercedes alvarez, 2004), photo DR]