Sur la scène du théâtre de la Bastille, le sang coule et coagule, les plaies s'ouvrent sans jamais cicatriser. Jean-Michel Rabeux nous offre là une mise en scène un peu bancale du tragique de notre destinée, de celle des Atrides exposée dans l'Orestie d'Eschyle.

Avec Le Sang des Atrides, Jean-Michel Rabeux a choisi de se frotter aux deux premiers volets de la célèbre trilogie en traitant du meurtre du père avec Agamemnon et de celui de la mère avec Les Choéphores. Eliminant volontairement le troisième volet, Les Euménides, qui ne lui convient pas idéologiquement - ce dernier constituait une sorte d'appel au calme emprunt d'espoir, un volet fondateur d'une justice patriarcale que renie le metteur en scène -, il offre au spectateur un bain de sang servi sur un plateau tout de pourpre, baigné d'hémoglobine. Le metteur en scène prouve une fois de plus son penchant théâtral pour la mort, la violence et les corps en souffrance, criant leur agonie inexorable. Ainsi, avec cette version très personnelle inspirée d'Eschyle, Jean-Michel Rabeux nous offre une fois de plus un amoncellement de corps nus maltraités, de chants entêtants, de respirations bruyantes et âcres, de sang et de poussière qui tous ensemble se mêlent. Répondant comme toujours à l'appel du sang, à la fascination pour la violence, thématiques présentes dans la plupart des pièces qui ont jalonné son parcours, de Légèrement sanglant aux Charmilles en passant par Phèdre, Meurtres hors-champ, ou encore de Durif à Genet, Jean-Michel Rabeux nous invite à plonger dans le cauchemar des Atrides, héros mythologiques en même temps qu'êtres ordinaires.

La scène sombre, éclairée par une lumière blafarde, offre une version très contemporaine de la tragédie des Atrides, la tragédie d'une famille toute entière vouée à sa propre extinction qui se vide de son propre sang, celui-là même qui la lie et la ronge. Au cœur du dispositif scénique trônent épars des objets du quotidien qui découpent l'espace et soulignent le tragique de l'histoire jouée. Le plateau apparaît austère, dépouillé en même temps qu'encombré d'une sorte de bric-à-brac mouvant composé d'une baignoire, d'un lavabo, d'une machine à coudre et d'un parapluie, instruments au service du tragique au même titre que cette table massive ou s'allongent les cadavres. Pour parfaire ce décor, comme détachée de tout contexte, une porte à la valeur symbolique très forte, à la fois figure maternelle et ouverture sur la mort. Les acteurs postés aux frontières de la scène dans des coulisses visibles se mettent à nu, donnent à voir leur chair et leur sang, nouent et dénouent des liens familiaux étriqués qui se distendent dans un jeu de massacre irréversible, sans issue devant l'appel du sang.

Au-delà des décors, le travail orchestral fournit par le metteur en scène et ses comédiens, souligne le caractère inexorable de la tragédie. L'organisation des sons, leur agencement poétique, les modulations des voix opérées par les acteurs cherchent à sublimer l'image tragique qui se donne à voir dans les effluves du sang répandu au sol. Malheureusement, le jeu est parfois un rien exagéré, le trait forcé. Est-il possible de composer un hymne au tragique dans cette pièce aux accents mythologiques, et donc étrangement contemporains ? Car, avec Les Atrides, c'est bien aux frontières de l'humain, ici bel et bien franchies, que nous emmènent les Agamemnon, Clytemnestre et autres Iphigénie, Oreste et Electre entraînés par un chant tragique opposant enfants et parents, hommes et femmes, dans une lutte du soi à soi où s'épuisent les corps. Cette mise à nu morbide interprêtée par Claude Degliame (remarquable Clytemnestre) décline une version oscillant entre le grotesque et la crudité des corps dévoilés et ensanglantés.

Le Sang des Atrides
D'après Eschyle
Adaptation et mise en scène : Jean-Michel Rabeux
Scénographie et costumes : Pierre-André Weitz
Lumière, conception musique, régie générale et lumière : Jean-Claude Fonkenel
Avec Stéphanie Capénides, Corinne Cicolari, Claude Degliame, Eline Holbo-Wendelbo, Miloud Khetib, Philippe Le Gall, Anne Rotger, Christophe Sauger

Au Théâtre de la Bastille jusqu'au 3 avril 2005
à 21h, dimanche à 17h, relâche le lundi
Théâtre de la Bastille, 76 rue de la Roquette Paris 75011
T. 01 43 57 42 14

Audrey Epeche




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