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Année 1996

Amour à mort

France, 1998, 112 min.

Grandrieux vient de la vidéo et de l'expérimental. Il serait facile de le cantonner à un cinéma de laboratoire. Mais il en a oublié les maniérismes et les tics esthétiques ; il réussit à ne pas se cantonner à l'expression confidentielle et presque ésotérique que les aficionados aiment à cultiver.

Grandieux avec Sombre dépasse ainsi le public restreint des vaillants initiés des salles underground et s'adresse à tous. Parce qu'il a effectivement des choses à faire passer, parce qu'il urge de modifier les modèles de sentir et de percevoir usuels.

Du documentaire (il a travaillé pour Brut), il a conservé cette profondeur de l'image, cette nécessité du cinéma : chaque plan, chaque image est porteuse d'un sens irréductible, d'une force incompressible, comme s'il n'était jamais possible d'un exprimer assez. Les temps sont à l'urgence réfléchie, à la maturation détonnante.

Du sujet du film, il est à évacuer très rapidement l'aspect premier, foncièrement immoral entendrons-nous toujours : un tueur psychopathe, enfermé dans une incapacité à éprouver raisonnablement le monde, étrangle ses amantes, parce qu'il lui est impossible de leur faire l'amour. A l'érotisme des corps filmés avec insatiabilité et perpétuel étonnement et à la saturation du désir succède invariablement la violence du meurtre, l'absence de la strangulation. Le personnage, c'est à la limite de l'insoutenable pour le spectateur, tue dans une absence, un vide, une latence, un décrochage absolument neutre de conscience qui confinent à l'horreur. Nous assistons à cela, sans broncher, terrifiés, attentifs au vacillement d'un regard, aux soubresauts des corps, hypnotisés par le halètement rauque d'une victime, quand certes nous devrions dans un plan de réalité sociale nous rebeller contre tant de barbarie.

Mais peut-on se révolter contre un inconscient ? Mais peut-on s'ériger contre l'imaginaire ?

Le premier mérite de Sombre est de traiter un personnage de psychopathe de façon directe, brutale, exclusivement sensitive, mais avec une absence de toute complaisance : sans susciter aucun jugement, mais dans une vision absolument amorale : il s'interdit du même coup toute bienveillance, se refuse à éveiller toute concupiscence. N'en déplaise aux adeptes des serial killers et autres complaisances made in USA, ce film n'est pas (exclusivement) pour vous. Le propos du film n'est en tout cas pas de flatter dans le sens du poil votre fascination morbide, notre inconscient mortifère.

Le personnage est une masse informe, une impossibilité à ressentir et communiquer, très proche de l'autisme, dans un mutisme primitif, une inconscience pré-natale. L'homme est resté en deçà de la conscience. Grandrieux le répète à qui veut l'entendre, son tueur est une image de l'infans ( celui qui n'est pas encore sujet, celui qui selon Lacan n'a pas passé le stade du miroir, celui qui n'a encore aucun ego). Une machine de perception, une masse d'affects, un mur émotif sur lequel affluent mille sensations. Un humain-animal ou humain-inconscient assailli de sensations que seul le spectateur, à sa place, est capable d'interpréter, d'éprouver intelligiblement. Il n'y aura ainsi pas de révélation, ou si peu. (Si métaphore et révélation il doit y avoir en effet, il est sûr que ce n'est pas au niveau de la fiction et du personnage que cela se déroule, mais au niveau du seul cinéma, dans le virtuel et l'abstraction de l'image. Une révélation de cinéma proche de l'abstraction en peinture, qui se refuse à se partager avec son personnage, à déteindre sur lui.
Le mérite de Sombre, dont l'incomparable qualité est cette exigence de signification perpétuée de séquence en séquence, est une obsession du monde, une soif insatiable de réalité. Réalité et brutalité de l'inconscient, réalité et imperméabilité de le la sensation, réalité et crudité de la présence au monde, toujours, parce que la plénitude et le désir poussent à exprimer et palper au-delà de ce qui est conscient.
Le mérite de Sombre, c'est alors indéniablement la capacité de filmer à hauteur de ces enjeux inconscients, comme jamais le cinéma français n'avait oser le faire. Grandrieux se maintient tout le long de son film aux limites de la lumière, inflige à la pellicule des changements de contraste impressionnants. La plupart du temps, les scènes se déroulent dans un entre-deux de luminosité, le soir tandis que le soleil a décliné et que seules se distinguent les profils, les silhouettes et les ombres, en sous-bois tandis que quelques rayons seulement transpercent les cimes, face à la mer, ou quand le scintillement des flots se fait hallucination et défi aux lois de l'optique. Clair-obscur, nuit noire, pénombre, irradiation de lumière, scintillement marin, éblouissement du ciel, course folle des nuages prêts à gronder, tel est le cinéma de Grandrieux qui parle avant tout de cinéma et de lumière. A ce stade, la sensation devient métaphore du cinéma.

Mais le mérite de Sombre, ce qui finalement nous aura le plus touché, ce qui sauve le propos de toute espèce de complaisance facile, c'est son hymne à l'amour, son chant d'amour : Sombre ne fait que répéter inlassablement, judicieusement la trame essentielle de toute vie, de toute passion : amour et mort inlassablement, inexorablement enchevétrés. Le film serait une déclinaison du Chien andalou, de L'Amour fou, de Tristan et Iseult. Vous laisserez-vous convaincre que rien ne vaut au-delà de la passion, de la rencontre, de l'échange, semble vouloir nous dire de façon radicale Sombre. La thèse du film : rien ne vaut la rencontre et l'échange amoureux, la démonstration dusse-t-elle être faite avec un couple aux confins des limites, aux confins de l'humanité (et donc au cœur de l'humanité ?). Et peut-être : l'amour est la plus forte chose et l'exigence de vie minimale sans quoi la vie est nulle et non avenue : la démonstration devrait rester vraie avec un couple impossible et jusque dans le cadre d'une relation qui est pure folie. Et s'il n'est pas à juger de l'amour de cette jeune héroïne (admirable actrice) pour son bourreau et son tueur, Qu'en est-il de vos amours ?

Sombre
De Philippe Grandrieux
Avec Elina Löwensohn, Marc Barbé, Geraldine Voillat
France, 1998, 1h52.

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Arnaud Jacob - 17 mars 2009

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