Pour rentrer dans le Guiness Book des records, certains sont prêts à faire n'importe quoi : se laisser pousser les ongles, cultiver la plus grosse courge... Annabel Chong, elle, a choisi de coucher avec 251 mâles dans un gangbang marathon de dix heures. Intrigué par le phénomène, Gough Lewis a pris sa caméra et est parti à la rencontre de la jeune femme.

Ce docu cul a le mérite de nous présenter une personnalité passionnante. Lewis nous rappelle rapidement que derrière ce vagin goulu sommeille une jeune singapourienne au passé original. Et c'est vrai que l'histoire d'Annabel Chong, Grace Quek de son vrai nom, n'est pas banale. Fille unique d'une famille d'artistes et de professeurs, la petite bourgeoise de Singapour quitte son île natale pour Londres, puis L.A. où elle suit de brillantes études de sociologie. La jeune étudiante aime le sexe et ne s'en cache pas. Elle commence par poser nue pour des magazines, puis se lance dans la carrière d'actrice porno, plus par envie et curiosité que par besoin. Pour se faire un nom, elle accepte (presque) toutes les fantaisies des réalisateurs. De plus en plus "ambitieuse ", elle décide en janvier 1995 de recenser 300 volontaires pour une "super partie ". Le coup médiatique est réussi, elle est mondialement connue. Le coup financier aussi, mais pour les producteurs seulement qui ont arnaqué la jeune femme sans le moindre scrupule. Le monde du porno est bien ce qu'il paraît être : un univers impitoyable peuplé de vieux maquereaux et de gros poilus.

Mais le but de Lewis n'était pas de dénoncer le milieu pornographique ; il voulait avant tout rencontrer Annabel. La jeune femme a une double personnalité très marquée : elle est tour à tour Annabel Chong la nymphomane qui saute sur tout ce qui bouge, et Grace Quek la diplômée qui justifie et analyse son expérience d'un point de vue sociologique. Son discours féministe est intéressant, ses opinions sur le monde du porno sont sans concessions. Bref, Grace apparaît comme une femme forte, intelligente et réfléchie. Cependant, Annabel retombe bien vite dans la peau de la femme objet. L'étudiante redevient l'être sacrifié que l'on donne avec curiosité à 300 couillons qui font la queue en se tenant la bite. Cette orgie, que l'on peut qualifier de dégoûtante sans être accusé de puritanisme, est une scène affreuse. Gough Lewis en montre de longs passages qui rythment tout son film. Le réalisateur veut-il de cette manière satisfaire la curiosité du spectateur ou bien se laisse-t-il simplement dominer par sa propre perversité ?

Tout comme la jeune femme, le film de Lewis a "une double personnalité ". En alternant film d'investigation et pur voyeurisme, le réalisateur brouille ses propres cartes et développe un discours confus. D'un point de vue formel, son documentaire est pauvre et mal construit. Mais s'il avait bien traité son sujet, ses erreurs de débutants (c'est son premier film) auraient été pardonnées avec plaisir. Le problème est que l'on ne sait pas où il veut en venir. Comme je l'ai signalé plus haut, les passages les plus intéressants sont ceux qui dévoilent la vie intime et simple de Grace Quek. Ces scènes permettent de la comprendre, de la "démystifier ", voir même de l'aimer. Cependant Lewis abandonne trop souvent son rôle de réalisateur, pour rejoindre la place plus confortable du spectateur. Les nombreux extraits de films pornos ainsi que la multiplication des scènes du gangbang rapproche l'esthétique de ce documentaire à celle de l'industrie du sexe pourtant condamnée à plusieurs reprise dans The Annabel Chong Story. Paradoxe flagrant qui envenime tout le film. Ce manque de rigueur est fatal au documentaire. Le spectateur est voyeur, le réalisateur doit être exhibitionniste. Gough Lewis n'a pas réussit à tenir son rôle. Il est vite retombé dans la solution de facilité, dans la passivité, laissant Grace porter sur ses faibles épaules le destin d'un film qui la place une nouvelle fois en victime.

Grace de jour, Annabel de nuit, Lewis se sera laissé trop séduire par le côté obscur...

Sex : the Annabel Chong Story
De Gough Lewis
Avec Annabel Chong, John T. Bone, , Ed Powers
Etats Unis / Canada, 1999, 1h25.

Jonathan Lecarpentier

- Biographie d'Annabel Chong


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