Les Rivières pourpres de Mathieu Kassovitz

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Itinéraire d'un enfant gâté

Qu'est-ce qui peut bien pousser un homme à réaliser un film ? Cette question étrange, nous nous la posons tout le long des Rivières pourpres de Mathieu Kassovitz, tant elles nous plongent dans une profonde perplexité.

Mathieu Kassovitz semble vouloir s'y amuser, comme s'amuse un enfant qui vient de recevoir son premier train électrique ou un camion de pompier flambant neuf. Il est fébrile. Tout à la joie de ses cadeaux nouvellement offerts par la Gaumont, il dispose sur le plateau de jeu dont il a soigneusement dessiné les cases - un cimetière, une université à l'architecture fasciste, un glacier de montagne - les figurines de son choix - Vincent Cassel, Jean Réno, Nadia Farès. Puis, tel un garnement en mal de réprimandes, il attrape un marteau et s'ingénie à les casser. Enfant gâté, il pervertit la notion d'amusement. Il brise ses beaux jouets au détriment du plaisir que ses camarades de jeu, en l'occurrence les spectateurs, pourraient prendre.

Bien sûr, à ces derniers, il cherche d'abord à plaire. Il leur apporte ce qu'ils lui réclament, du spectaculaire et du sang, avec ce qu'il faut d'ironie pour ne pas déranger. Mais, au fil de sa narration, il s'enlise peu à peu dans ses angoisses personnelles et en oublie ses auditeurs. Notre adolescent attardé se met alors à délirer et à raconter n'importe quoi. Son récit se complique inutilement, oubliant qu'un conte tire sa force de la simplicité du dénouement. Et, poussé par l'orgueil, il continue à parler bien que son public, à l'écoute d'un tel déluge d'inepties, se soit retiré sur la pointe des pieds. Il le laisse s'amuser seul dans son coin, allumant piteusement ses pauvres pétards mouillés.

Le spectacle est d'autant plus triste que Kassovitz lui-même ne semble pas se réjouir. Celui qui casse ses jouets et aime à faire fuir ses camarades donne toujours l'impression de ne pas y croire, d'être incapable de partager le peu de joie nécessaire à toute connivence. La rencontre paraît alors pitoyable, empreinte d'un certain malaise. L'un s'enferme dans l'orgueil et la vanité, pendant que les autres se disent qu'ils auraient préféré être ailleurs. Toute ouïe à ces verbigérations qu'ils s'efforcent de rendre intelligibles, ils s'accordent pour penser que, finalement, peut-être aurait-il mieux valu ne rien y comprendre. Car le discours ne révèle en fait rien d'autre que le vacuité de son auteur.

Ils s'en vont alors, laissant l'enfant coléreux s'enferrer dans sa pose d'adulte, fier de faire comme si, de s'évertuer à imiter les grands, les Américains, dans un domaine où ils sont passés maîtres. Ils s'en vont ni joyeux ni tristes, seulement apitoyés, et repensent à cette grenouille qui, à la vue d'un bœuf, pour égaler l'animal en grosseur, s'enfla si bien qu'elle creva.

Les rivières pourpres
De Mathieu Kassovitz
Avec Jean Reno, Vincent Cassel, Nadia Farès
France, 2000, 1h45.

Manuel Merlet Le 27 September 2000

Sur le web : - Lire la chronique de Gothika (2003). - Lire la chronique de Les rivières pourpres 2 (Olivier Dahan, 2003).