Il faut remonter aux origines de l'art pour saisir en quoi le travail de Acid Mothers Temple, collectif de japonais illuminés, interroge nos passions. Flashback et portrait.

BESTIAUX

Dès l'apparition des premières formes de modernisme dans l'art, des premières froides conceptualisations s'opposant aux déchaînements primitifs débridés ressentis, d'après Nietzsche1, lors de Bacchanales sauvages et immodérées, la question s'est posée de l'origine de l'expression corporelle - vivante dira-t-on aujourd'hui. L'homme était-il le maître du spectacle de son corps, définissant avec rigueur les gestes de sa représentation afin de les faire coïncider avec l'idée du Beau en vigueur en son temps, ou bien sa chair et sa voix n'étaient-elles que les instruments récepteurs d'un message plus universel - voire divin - artiste/shaman devenu marionnette de sang et de sueur ballottée au gré des volontés supra-humaines ? Si lors des premiers temps de l'invention de la Tragédie, le combat se livrait encore, c'est finalement le Beau qui s'imposa pendant des siècles de suprématie de l'« art savant », laissant aux traditions antiques et au folklore le soin de perpétuer, non sans dénigrement, les formes d'expression primitives héritées des premiers rassemblements festivo-éthylico-mystiques.

Passée l'apogée de l'ère du Beau incarnée en une Renaissance que des générations de néo-artistes passeront leur vie à regretter, passés aussi le Temps des Lumières et de l'illusion d'une victoire sans appel de l'esprit humain sur les forces qui l'entourent, c'est dans un 20e siècle du Bouleversement que commenceront à renaître les doutes sur la capacité de l'Homme à représenter avec perfection son environnement et ses préoccupations quand la Technique (aidée en cela par la révolution Freudienne et quelques milliers de morts 2 pour rien) soudain s'avérait un outil beaucoup plus accompli pour parvenir à ce but, laissant l'individu seul face à sa faiblesse et son incomplétude.

Surgissent alors les formes de résistance et de retour aux abysses des consciences, et de Jarry 3 à Dada 4, des surréalistes à Artaud 5, la quête d'un autre Beau se met en place dans tous les arts du spectacle, un Beau dépoussiéré, et dont la force ne résiderait plus dans le brillant agencement de ses concepts enchevêtrés 6, mais dans l'énergie primordiale qu'il pouvait contenir, dans la dernière chose que l'Homme pouvait revendiquer face à la froideur implacable des lois érigées par la civilisation moderne : sa sauvagerie.

PROFANATEURS

De cette quête de l'incontrôlable comme seul gage de notre présence ici-bas, la musique demeura longtemps, à mon humble connaissance et si on excepte les tentatives appliquées au spectacle vivant citées ci-dessus, le parent pauvre, tant l'imposant héritage classique associé à la rigueur nécessaire pour sembler « mélodieux » restait malgré tous les vents anarchiques obstinément indétrônable.

Certes on parla de mystique, curieux précipité du Sacré des musiques de jadis, mais sans jamais remettre en cause des bases de composition jugées obligatoires et à part à chercher dans les déferlements débridés (mais inconscients) qu'un hasard insinuait dans les systèmes initialement rôdés, rien ne venait déranger la précision ego-phonique d'un Varèse pas plus, en remontant plus loin encore, que le pourtant dissonant quatuor en ut de Mozart 7.

Ainsi c'est la terreur de la Seconde Guerre mondiale qu'il faut attendre à nouveau pour voir surgir de ses décombres, fort des assauts répétés du sérialisme et autres variations Schoenbergiennes, un John Cage 8 simple et radical posant les bases de ce qui deviendra quelques années plus tard le free-jazz, le punk-rock et finalement sa progéniture la plus honteuse, la musique électronique du 21e siècle dont nous nous garderons bien de parler ici.

Avant l'homme, jamais il ne fut envisageable de se soustraire à l'académisme musical.
Après lui, un univers de compositions bigarrées et sauvages pouvait se déployer, convoquant comme son double théâtral les figures célestes et la marche du cosmos pour l'aider dans sa recherche d'une humanité plus charnue.

Ce sont alors les boucles déphasées de Reich 9, les appels à la transe de Glass 10, minimalisme, répétitif, ainsi que tous ceux que l'histoire n'aura pas retenu mais qui pourtant firent goûter à leurs sonorités les enivrantes saveurs d'hasardeuses processions païennes.

HERITIERS

Posées ces bases sommaires (par ailleurs discutables), on saisira mieux comment un groupe comme Acid Mothers Temple va se développer, et surtout autour de quelles valeurs sa logique musicale évoluera.

Car au tout début, AMT n'est qu'un seul homme, Kawabata Makoto qui, comme s'il avait suivi à la lettre les prémonitions de Cage, commence à bidouiller des radios en provoquant le hasard, à peine revenu de ses expériences psychédéliques des 70's et de la révolution synthétique domestique des 80's. Toutes les pièces en main, l'histoire peut donc s'accélérer et en quelques années, au milieu de la furie désespérée des 90's, l'évidence de concevoir à plusieurs une musique qui ne s'entend pas (plus) ailleurs s'impose. Réunir des « récepteurs », écouter le cosmos et laisser les corps de chacun s'activer sur les instruments, voilà donc le postulat du collectif Acid Mothers Temple & The Melting Paraiso U.F.O, créé en 1996 et qui ne cessera pas dès lors de diffuser dans des proportions effrayantes 11 les enregistrements de leurs « écoutes ».

CARNAVAL

Le résultat sonore de ce que Makoto qualifie de « soul collective » (collectif spirituel, pour faire vite) ressemblera donc à une furie inexprimable traversée d'un souffle d'outre-espace, c'est certain, mais surtout d'influences palpables, de celles qu'on évoquait ci-dessus, broyées, mélangées, transcendées par le rythme effréné infligé aux morceaux par une section rythmique en délire permanent.

Ainsi, si « In C » évoque bien entendu la pièce du même nom de Terry Riley, si son introduction laisse à penser que l'hommage tournera à la pieuse copie, ça n'est que pour mieux pénétrer dans le vif du sujet, basses et machines toutes voiles dehors, le reste de la troupe instrumentale ne tardant pas à changer la partition en tourbillon supersonique emportant tout sur son passage, sans espoir de résistance.

De la même manière, quand on sent clairement dans les 40 premières secondes de « Psycho Buddha » (sur New Geocentric World) la référence à Steve Reich dans une fine mélodie répétée et superposée, le calme minimaliste explose subitement pour laisser la place aux cris déchaînés d'un biniou strident accompagné par une cohorte sourde menée par batteries et basses implacables comme autant rouleaux compresseurs. Influences donc, mais qui jamais ne s'arrêtent au plagiat, si bien qu'à l'écoute d'une telle déferlante de styles enchevêtrés, de la musique japonaise traditionnelle aux répétitifs américains, du psychédélisme d'un Gong au free-jazz d'un Zorn, on ne peut s'empêcher d'à nouveau songer aux primitives processions dionysiaques enfin retrouvées, balayant au passage, dans un hommage respectueux en même temps que destructeur, toutes les étapes du long chemin qui rendit possible cette réinvention.

TRANSE

Ayant évoqué cet aspect furieux de la musique de AMT, on ne pourra néanmoins pas s'arrêter là et en réduire l'importance à un simple collectif d'enragés faisant feu de tout bois pour exprimer leur passion ravageuse. Car de l'autre côté de la transe (dont les shows nerveux du groupe ne sont évidemment pas exempts), on trouve la mélodie lancinante des mystiques orientales. Ainsi la discographie du collectif possède aussi ses moments de quiétude, puisant frontalement aux sources de l'art musical, au Japon bien sûr, mais aussi à nos portes, dans une Occitanie presque perdue et envers laquelle Makoto ne cesse de clamer son admiration. Le qualificatif de « troubadours » reviendra donc à de nombreuses reprises dans les titres des albums de AMT, pas du tout par ironie, mais afin d'ancrer encore un peu plus la personnalité du groupe dans cet ailleurs primordial où chaque musicien aura puisé à son heure l'inspiration nécessaire à sa création.

Musicalement, cette inclinaison se traduira par des plages d'esprit purement traditionnel, comme arrachées aux temps médiévaux (La Novia), ou encore par des associations occasionnelles avec des spécialistes comme Richard Youngs par exemple, chantre de la folk-world (tendance tibétaine), et qui composera avec Makoto un album de duos sans titre (label VHF, 2002).

Il sera donc toujours question de transe dans les travaux de AMT (et de Makoto) alternant les formes mélodiques répétitives propres à la provoquer et les explosions de rage incontrôlées qui ne peuvent qu'en être l'impressionnant témoignage.

GOUROU

On l'aura d'ailleurs compris, si le collectif AMT demeure fluctuant et jamais vraiment défini (le site du groupe affirme qu'il réunit « une trentaine de membres, connus et inconnus, musiciens, artistes, danseurs, fermiers, etc. »), Kawabata Makoto reste le guide incontesté de tout ce beau monde, gourou punk joliment illuminé, se mettant en scène sur les photos d'albums un sceptre surmonté d'un crane humain à la main, trônant devant un parterre de fidèles embarqués de leur plein gré dans sa passionnante vision cosmique.

Découvrir AMT, c'est donc surtout découvrir l'œuvre tentaculaire d'un incroyable passionné qui en plus de créer, à su rassembler autour de lui de solides collaborateurs animés d'une foi authentique en la musique et peut-être nous montrer aujourd'hui les reflets chaotiques de ce que furent les premières manifestations artistico-musicales que l'homme ait connu.

Troudair


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