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Un soir, nous étions occupés à élaborer une nouvelle version du monde qui commençait par l'élucidation de l'énigme de la mort de Paul McCartney, afin de savoir définitivement si celui que nous avions vu à Bercy lors de notre année de terminale était ou non un vulgaire sosie. Alors que je pensais avoir tous les indices en main, coup de théâtre. GFlu m'affirme que si l'on photocopie la pochette d'Abbey Road, McCartney n'apparaît pas ! Mais alors, « qui était à Bercy l'année de la terminale ?!! »…aurait demandé n'importe quel naze, que je ne suis pas puisque j'ai explosé de rire, pensant bien que la technologie liée au merchandising génial et pervers des Beatles ne pouvait quand même pas aller jusque là. Je balayai sa remarque du revers de mon amusement. Quelques jours passèrent.
Cet assemblage de disques, je l'avais tous les jours au-dessus de la tête. Quelques jours après, Gflu m'en reparla. Pour en avoir le cœur net, je décollai la pochette du mur, la pris sous le bras et me rendis juste en bas, chez Mr photocopies. Ah, j'allais enfin avoir la réponse. Première photocopie, on voyait McCartney. J'en refis une, plus sombre. Toujours McCartney. Doutes. Une plus claire, même résultat. Et là, une violente connexion neuronale que le commun des mortels appelle vulgairement une prise de conscience me secoua. Sur le chemin du retour, je voyais déjà le tableau. Gflu, écroulé de rire sur le canapé, savourait son entourloupe. Il m'avait travaillé au corps pendant des jours ce connard, et je m'étais fait bien rouler. Beau joueur, j'ai reconnu le talent de mon pote que je tiens depuis pour un embrouilleur de haute voltige, un acrobate du pipo, un vrai cador de l'esbrouffe. Je tente malgré tout de couler son site web avec des articles de daube, et d'odieuses participations aux forums.
Il y a quelques jours, c'est ce même Gflu, qui, avec son putain de petit sourire aux lèvres, me demande si je veux faire la chronique de…Poppermost, considérations sur la mort de Paul McCartney, de Pacôme Thiellement.
Alors rassurez-vous ou ravalez votre joie, Paul McCartney est toujours vivant, maintenant c'est sûr. Pour les nuls en histoire, on peut dire que Pacôme Thiellement fait référence à la rumeur datant de 1969 selon laquelle Paul McCartney aurait péri dans un accident de voiture trois ans auparavant et aurait été remplacé par un certain William Campbell, ancien agent de police ayant gagné un concours de sosie du soi-disant défunt. Les Beatles ayant pris soin de semer une multitude d'indices dans leurs trois derniers albums publiés à cette époque (Sgt.Pepper's lonely hearts club band, Magical Mystery Tour et le double Album blanc), un dj de Detroit n'eut aucun mal, preuves à l'appui, à faire de cette entourloupe une légende urbaine internationale. Etrange coïncidence ou coup de génie marketing des Beatles ?
Cette rumeur est donc le point de départ d'une réflexion vagabonde autour de la pop-culture à travers l'œuvre des Beatles en tant que premier groupe de pop music, et leur album Sgt Pepper's lonely hearts club band en tant que premier album de pop music. A partir de ce délire paranoïaque collectif, la mort fantasmée de Paul McCartney, Pacôme Thiellemment livre une fine analyse du rôle métaphysique de la pop culture dans la société, sur une période qui va de son apparition à la mort, réelle, de John Lennon en 1980.
En somme, un texte est toujours le chemin qu'un auteur a pris pour quitter le sujet qu'il s'était proposé de traiter, la description des manières qu'il a trouvées de fuir la thèse qu'il s'était proposé d'illustrer (…)l'essai n'a que deux objectifs quant à la pensée : le voyage et l'amitié (…) on a compris, je n'ai fait que dériver le long de l'un à l'autre des bords de la pensée. Les chansons des Beatles, base de mon (ou mes) essai(s), ont encouragé cette dérive.
Cette dérive est toutefois bien plus structurée que l'auteur ne le laisse entendre. Et ce sont au final plusieurs « fils », continus ou pas, qui tissent cette brillante série d'essais.
Pour ne parler que du «fil» qui courre dès le sous-titre, l'auteur développe l'idée selon laquelle les figures héroïques produites par le rock ne font que révéler le christianisme mal débarbouillé que le concept de star conserve encore, alors que la question ouverte par la pop est extrêmement différente. Les Beatles, David Bowie ou Brian Eno ne sont pas des héros. Le fantasme autour de la mort de Paul McCartney marque alors de manière symbolique la rupture du groupe avec la mythologie héroïque inhérente aux figures du rock. Les Beatles ne présentent plus aux fans d'identité fixe sur laquelle se plaquer, mais font bifurquer l'identité, ils sont vecteurs de transformation et envolent l'auditeur vers le cycle infini des métamorphoses. Enfin, à cette époque, John Lennon déclarait « aujourd'hui, nous sommes plus célèbres que le Christ ».
L'analyse ne s'arrête pas là. Les Beatles ont été, selon George Martin, « le premier groupe démocratique de l'histoire » dont « les chansons étaient impossibles à jouer en concert, des chansons écrites pour être écoutées sur un disque, c'est ça qui est important ». La pop a donc aussi cela de particulier qu'elle choisit, non plus le concert, mais l'album comme finalité. A la séparation du groupe, aucun des Beatles n'avait trente ans. Lorsqu'on demandait à John Lennon quand les Beatles reviendraient ensemble, il répondait laconiquement « et quand retournerez-vous au collège » (…) John Lennon devenu adulte renoue avec une période que les Beatles avaient réussi à éviter. Il est maintenant un héros, un héros de la classe ouvrière dit l'album (…) un homme qui s'est trouvé au contact de sa propre douleur : en bref : rien qu'un homme mais bien un sale Christ de plus. Son retour au rock boucle la boucle. A la fin de son premier album solo il chante j'étais le tisseur de rêves, maintenant je suis dans la réalité, le rêve est fini. Fin de l'adolescence ? Une chose est certaine : Poppermost, essai réussi à lire d'urgence.
- Les grincheux qui crieront au journalisme de complaisance n'ont pas encore lu Poppermost. Pour ceux qui veulent éprouver la plume de Pacôme Thiellement, Ce qui reste de la Licorne, sur Flu.
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