Face à la montagne désertique, les paysans que Raymond Depardon donne à voir semblent les ultimes gardiens d'un territoire qui va disparaître avec eux. C'est ce territoire, attaché à la présence de ceux qui le contemplent quotidiennement, que le cinéaste arpente.

Avec ce deuxième volet : Le quotidien (après L'approche), de sa trilogie Profils Paysans, le cinéaste propose un documentaire impressionniste qui assemble des visages, des paroles et des lieux comme autant de touches colorées composant les profils annoncés. La référence picturale suggérée par le titre permet de souligner l'importance du fond sur lequel s'inscrivent les figures. Elle nous invite à considérer l'art subtil du paysage et du portrait qui fait trembler, en arrière-plan du film, les contours incertains d'une tradition paysanne sur le point de disparaître.

Selon ce rapport du proche et du lointain, de la figure et du paysage, la disparition qui hante les personnages, inquiets de ne pas pouvoir transmettre leur expérience à une génération nouvelle, infiltre également la structure de la représentation. D'un côté les personnes, souvent âgées et solitaires, regrettent l'absence d'un héritier qui perpétue leur mode de vie. De l'autre Depardon escamote au montage le parcours qu'il effectue pour aller à leur rencontre. Dans la suite des plans, il ne laisse apparaître que les moments du rendez-vous. Il résulte de ce traitement de la distance que les hommes et les femmes semblent sortis, à l'écran, de l'espace commun. Ils apparaissent sertis, en revanche, dans l'environnement singulier : une cuisine, une grange, un chemin de montagne, que leur présence anime. L'isolement, redoublé par le montage, souligne la force de ces figures qui font exister un monde. Définitivement lointaines, retirées sur le territoire singulier de leur travail quotidien, elles sont cependant accessibles à la rencontre.

Un geste d'hospitalité préside donc à l'enregistrement. En accueillant le dispositif du tournage à l'endroit où ils vivent, les personnages partagent avec le cinéaste la maîtrise du cadre et du temps soumis aux lois de la réalisation comme à celles de la rencontre. Mais ils n'ont pas de prise sur le montage. Tandis que nous les voyons préoccupés de ce qui continuera, après eux, du monde qu'ils ont connu, ils acceptent de livrer leur image et leurs paroles à l'avenir inconnu du film. L'exemple le plus surprenant de l'échappée à laquelle ils se prêtent ainsi est celui des raccords qui juxtaposent, sans transition, des lieux très éloignés géographiquement. D'un visage à l'autre, il arrive que nous ayons parcouru sans le savoir des centaines de kilomètres, que le climat change, que le travail soit différent. Seule une annonce dans le commentaire nous informe a posteriori du déplacement. Dans ce flottement géographique pourtant, l'apparition renouvelée des personnages dessine peu à peu une physionomie de notre mouvement. De cette façon, le film s'oriente à l'intérieur d'un territoire inventé par la rencontre et incarné par les personnes que l'enregistrement rassemble. Il établit une rationalité de l'espace qui tient uniquement à la communauté humaine.

En escamotant son parcours réel de plusieurs régions de France, le cinéaste refuse d'inscrire l'investigation dans une progression linéaire et il quitte le domaine de la recherche sociologique. Suivant les repères non hiérarchisés que pose chaque personne, le documentaire développe une série de portraits suspendus entre les âges et les espaces. Aucun sentimentalisme ne transparaît dans ce dispositif à l'affût des formes évanescentes du quotidien, mais le sentiment fort du lien par lequel le regard est intimement mêlé à la parole. Profils Paysans : Le Quotidien organise, au croisement où se rencontrent les personnages, le cinéaste et les spectateurs, une représentation du lieu imaginaire, entre le regard et l'écoute, entre le territoire et la géographie, entre le corps et le paysage, où se forme une parole par laquelle les hommes témoignent de leur existence.

Profils paysans, chapitre II : le quotidien
Un film de Raymond Depardon
Documentaire couleur, 35 mm
France, 2004
Durée : 85 min

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Hélène Raymond




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