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Régulièrement conspué par Vincent Gallo pour son cinéma faussement indépendant, Wes Anderson, réalisateur arty proche des familles Coppola et Wilson, signe son troisième film, La Vie aquatique. Une comédie émouvante, mais dotée d'une mécanique si parfaite qu'elle épuise toutes ses potentialités.
Tout le cinéma d'Anderson, par sa succession de vignettes, ses tentations liées à la BD, son obsession du tout symétrique, révèle un côté quasi maniaco-dépressif. Par son souci d'un cadre parfaitement ordonné, d'un espace réglé où règne pourtant un monde en désordre (famille éclatée, somme d'individualités et d'egos amenés à vivre ensemble malgré leurs différends), Anderson se situe entre l'enfant et l'adulte, à la recherche constante de l'équilibre instable. Son regard est celui, avoué (« le plus beau moment c'est lorsqu'on a onze ans et demi »), du moment exact de la sortie de l'enfance, du passage des illusions à la réalité. L'enfant cinéaste Anderson, surdoué et talentueux, préférant maintenir en toute conscience le merveilleux de l'enfance tout en l'éprouvant à la douleur des grands.
Ainsi La Vie aquatique, dans ce que le film a de plus charmant, révèle un monde magique teinté d'un réalisme psychologique parfois touchant. Des créatures imaginaires y côtoient les fantasmes pop et colorés de pochettes de 33T rêvées (auxquels la B.O. un rien vintage et branchée, avec sa géniale reprise de Bowie en Brésilien, ne cesse de faire du pied) et, sur un ton burlesque tranquille se croisent avec émotion les fêlures de chacun (passage de l'adulte à l'enfant, encore, entre Steve et Ned, son prétendu fils, le film étant une réconciliation). En somme, un univers cohérent dans toutes ses séquences, un sens de la comédie et du raffinement millimétré. Seulement, le dispositif d'Anderson (le cadre comme case), même renouvelé, finit là par jouer pour lui-même. Son principe d'autarcie totale peut lasser, et on serait tenté de laisser Anderson jouer seul dans sa chambre avec son formidable coffre à jouets, ses gadgets, ses bidules où les personnages deviennent les pantins très bien articulés d'un décor délicieusement représenté.
Autant dans sa touche de désespoir heureux que dans le burlesque triste, La Vie aquatique trouve vite ses limites. Au-delà de quelques situations où la jubilation enfantine de ce monde réalisé se fait drôle ou émouvante, les images d'Anderson finissent par être vouées à leur propre finitude, à la production d'un système qui génère sa seule entreprise esthétique figée. La lenteur et la répétition du récit peinent à construire des relations existentielles passionnantes ; la vitesse désaccordée d'une séquence à l'autre, trop confiante dans la maîtrise de ses effets (échec de la scène de sauvetage sur l'île), finissent par provoquer l'égarement alors que pourtant subsistent quelques moments savoureux. La rigidité impeccable du cadre et le souci du détail propre au collectionneur délivrent un monde où la tentation décorative demeure omniprésente. Plus qu'à la miniature d'un théâtre où la vie modèle réduit dépasserait son propre objet dans des délires fantasques et décalés, La Vie aquatique ressemble à un strict ornement fétichiste, sans autre raccord possible qu'avec lui-même.
La Vie aquatique
Un film de Wes Anderson
Etats-Unis, 2004
Durée : 118 min
Avec Bill Murray, Owen Wilson, Cate Blanchett, Willem Dafoe, Angelica Huston...
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