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Varsovie, 1975, un jeune homme vient travailler dans l'atelier de costumes de l'Opéra. Alors qu'il rêve de héros magnifiques, ses idéaux artistiques et humains se trouvent confrontés à une réalité plus sordide, faite de rivalité et de coups bas. A la suite d'un conflit, il doit dénoncer l'un de ses collègues sur ordre de la direction. On le laisse devant sa feuille blanche...
En 1975 le cinéaste n'a pas encore déterminé l'axe de sa recherche créatrice. Plus tard il envisagera, sans limite de frontière ou de système politique, la situation de l'homme moderne, privé des repères de la tradition, de la religion, de l'idéologie (puisque l'idéologie socialiste est déjà morte en 1975, victime de sa réalisation totalitaire). Cet homme qu'on voit livré au doute dans le Décalogue, déchiré par le remords d'avoir fait de mauvais choix, par la mémoire de ses blessures, par le manque d'amour, n'existe qu'en filigranes dans Le personnel : le sens qui se cherche y est comme rabattu, en bout de course, sur une question circonstanciée, presque anecdotique, de critique sociale.
Pourtant, cela est déjà visible, le retour critique le plus ample, le plus efficace, le plus tranchant que nous offre le film, ne concerne pas un système social (en l'occurrence le socialisme, le mécanisme d'oppression par la rumeur que met en place la hiérarchie d'Etat), mais le problème de conscience que pose à l'individu la question de sa liberté et de sa responsabilité morale.
Avec le Décalogue, Kieslowski centre de façon magistrale son propos sur ces questions du choix, du doute, sur la recherche désespérée d'une loi dernière qui viendrait ordonner le chaos du monde, résorber l'angoisse des individus, apporter une réponse à la question de l'existence. Commandé par la télévision polonaise, ce projet devait d'abord être une œuvre collective à laquelle participeraient plusieurs réalisateurs. Mais le travail n'avançant pas, Kieslowski décide de s'en charger seul et il réalise une œuvre majeure, totale.
Le Décalogue est indépassable par nature et par une sorte de défi, de malédiction que le cinéaste se lance à lui-même, à la tentation démiurgique qui sommeille en celui qui joue avec les " images qui parlent " (annonciatrices de la décadence de l'humanité selon Platon). Que se passe-t-il quand l'œuvre recrée le monde et que, accomplissant cette recréation, elle l'achève ? On sait que l'achèvement, comme fin de l'avenir, c'est la mort. Progressant dans la réalisation des Dix commandements, Kieslowski ferme, avec le Décalogue X, une boucle ouverte dix films plus tôt. Il n'a plus rien à ajouter. Nous sommes en 1988, le cinéaste ne sortira plus de cette figure circulaire de l'achèvement, mais la spirale de l'Eternel retour sera désormais le motif principal de son travail. Celui-ci continue de se développer à travers des systèmes de séries résolues en boucles : la série des deux corps de Véronique dans La double vie de Véronique (1991), celle des Trois couleurs : Bleu (1993), Blanc, Rouge (1994), qu'il tourne avant de mourir.
Dans Le personnel c'est le génie d'observation de Kieslowski qu'on peut voir déjà pleinement à l'œuvre. Le cinéaste pose sa caméra dans l'atelier de costumes de l'Opéra de Varsovie, fait jouer aux ouvriers leur propre rôle et y intègre quelques acteurs professionnels qui portent la narration. Son attention de documentariste pour " l'inframince " présence plastique des sentiments, des sensations surgissant du réel brut font la qualité et le charme de ce petit film (69mn.), inédit en France.
Le personnel
De Krzysztof Kieslowski
Avec Michal Tarkowski, Julius Machulski, Irena Lorentowicz
Pologne, 1975, 1h09.