Gangs Of New York de Martin Scorsese

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Les Fantômes d'une démocratie

Martin Scorsese a eu l'idée de ce film en 1970. Trente ans après, il est visible dans une forme que certains ne croient pas définitive tant furent grandes les pressions des producteurs. En l'état, seule la mauvaise foi nous pousserait à dire que la montagne a accouché d'une souris. Bien qu'imparfaite, l'oeuvre est suffisamment riche pour attiser les passions.

En 1970, Martin Scorsese découvrait The Gangs of New York, un livre écrit en 1928 par un certain Herbert J. Asbury. Cette étude historique sur les groupes criminels qui, au XIXe siècle, hantaient les rues de ce qui deviendrait la "grande pomme" lui donna immédiatement l'idée d'un film. Il confia l'écriture du scénario à un ami du nom de Jay Cocks. De recherches de producteurs en annonces prématurées de tournage, sa rédaction s'étala sur plus de 25 ans. Et c'est en 2003, après un an de post-production et de luttes acharnées avec les financiers que son Gangs Of New York, oeuvre tant chérie et attendue, est enfin offert à nos regards affamés. On pouvait penser qu'un quart de siècle de gestation produirait un colosse à la stature impressionnante. D'où une légère, infime déception. Car le souffle de l'épopée et le tourbillon des sentiments ne font qu'effleurer la surface de cette fresque de 3 heures. Pourtant elle ne manque ni de corps ni de beauté. Son éclat provient principalement du traitement très particulier que Scorsese fait subir au temps. Il l'éclate, le condense ou le dilate, entremêlant avec la dextérité dont il a toujours su faire preuve plusieurs niveaux de temporalité.

L'action se déroule en 1863. Elle est centrée sur une classique histoire de vengeance. Amsterdam Vallon, immigré catholique d'origine irlandaise incarné par Leonardo DiCaprio, cherche à faire payer au prix du sang le meurtre de son père commis par William Cutting dit Bill le boucher, protestant qui se déclare Américain de souche et interprété par Daniel Day-Lewis. Leur rivalité est relayée par les tensions ethniques et religieuses qui travaillent leurs communautés respectives. Entre les deux hommes survient une femme, une voleuse professionnelle de basse extraction jouée par Cameron Diaz. Ses histoires d'amours et de rancunes seraient d'un intérêt fort relatif s'il n'y avait la toile de fond. Au second plan durant les deux premiers tiers du film, celle-ci passe au devant de la scène dans la dernière partie. Ce cadre, ce décor de si grande importance, ce sont les turbulences politiques qui échauffent une New York déjà grande mais encore balbutiante. La ville est tourmentée par des émeutes consécutives à la conscription lancée par Lincoln pour envoyer sur les fronts de la guerre de Sécession de la chair à canon en quantité. Ces violences s'expliquent par l'iniquité du recrutement. Tout homme en âge de se battre est enrôlé, à moins de pouvoir payer 300 dollars. D'où la hargne des citoyens de peu de biens, nourrie et manipulée par de cyniques politiques prêts à tout pour recueillir le maximum de voix. Scorsese se sert de ce matériau pour inventer un mythe fondateur. A l'instar d'un Michael Cimino dans La porte du paradis, il remonte dans le temps pour montrer les origines pas très reluisantes de la démocratie américaine et étudier les sédiments qui composent sa soi-disant communauté. En d'autres termes, il plonge dans les limbes du temps, jusqu'alors inexplorés par le cinéma, afin d'en extraire quelques cadavres.

Gangs of New York s'organise selon un plan très clair. A une ouverture rapide succèdent une longue première partie assez lente, puis une seconde, accélérée et contenant la totalité des éléments précédemment aperçus, le tout se terminant sur une échappée funèbre. Hormis cette conclusion, cette structure en " allégro - lent - vif " est assimilable à un concerto, forme musicale opposant un soliste ou un groupe d'instruments - ici un trio - à l'ensemble de l'orchestre. L'ouverture est surprenante. Composite de syncrétisme et de barbarie, elle semble sortir du fond des âges. Elle est investie d'une charge pulsionnelle intense, destructrice et archaïque, et met en scène le combat sanglant qui opposa, quinze années avant les événements décrits ci-dessus, les gangs catholiques et protestants dans le quartier de Five points. Suit une marche difficile vers la civilisation et la modernité. Les trois personnages principaux sont alors au premier plan pendant que les événements historiques et les enjeux plus généraux restent en arrière. Par instants seulement, ces derniers sont mis en avant, quelques arabesques résumant par resserrement du temps ce qui cimente l'Histoire et se déroule pour le moment loin des protagonistes engagés dans leurs luttes personnelles. Ainsi du plan-séquence qui d'une même envolée unit les immigrés européens déchargés par milliers dans le port de New York, immédiatement naturalisés afin d'être envoyés sur les champs de bataille, et les cercueils de soldats morts au combat, sortes d'Américains morts-nés, amoncelés sur les quais avant d'être embarqués. Ce chapitre, s'il n'est pas le plus intéressant, permet néanmoins, après la tabula rasa de l'ouverture, de faire entendre les premiers cris d'une société en quête de nouveaux repères.

La deuxième partie, elle, est véritablement bouleversante. Scorsese y déploie tout son talent à brasser temps et espace, particulier et collectif, grandeur morale et médiocrité bestiale. L'esthétique expressive qui le caractérise depuis Casino y trouve un de ses développements les plus puissants. L'écran n'est plus surface. Il marque les limites de ce qui existe. Par cette captation, il fait sens en permanence. Le bouillonnement n'est pas souterrain mais affiché, jeté en pâture au regard. Ce style à la sauvagerie assumée, car destinée par contrepoint à mieux faire sentir la délicatesse du monde, éclate dans la dernière heure. Les personnages de Diaz, DiCaprio et Day-Lewis sont alors submergés par la marche de l'Histoire. New York est bombardée par les troupes qui sont censées la défendre et tentent de réprimer les émeutes. Ces assauts viennent perturber le duel finalement interrompu des deux hommes, soulignant leur attachement au passé, à une époque en passe d'être révolue. Ils sont noyés dans un chaos organisé, ensevelis par le flux du temps.

Dans Bringing out the dead (A Tombeau ouvert), au cours d'une séquence onirique, Nicolas Cage extrait du bitume new-yorkais les fantômes des oubliés, laissers-pour-compte, morts sans avenir que la ville a recouverts de son oubli. Gangs of New York reproduit ce mouvement, cette extraction mais à l'échelle entière du film. Cependant ce n'est pas une profanation. Scorsese redonne vie à ce jadis pour le laisser retourner au final à son apaisement. Les personnages sont alors happés par cette terre qu'ils vont nourrir, silencieusement, dans l'anonymat, ils s'effacent en elle. Leur disparition est un ensemencement. La ville peut alors naître, fleurir, croître dans une vision concentrant en quelques secondes le développement progressif, vers le haut, sur cent cinquante ans, de la métropole américaine. Ainsi à la dilatation du début organisé autour de l'anecdotique, de la haine et des sentiments de trois personnages, succèdent l'accélération et la violence des émeutes puis, en point d'orgue, la condensation silencieuse, recueillie, de cette projection dans l'Histoire. Ce mouvement quasi musical, harmonieux vient in extremis nous rappeler, malgré les défauts évidents de la narration, que Scorsese reste un des grands monteurs du cinéma contemporain.

Son oeuvre prise dans sa globalité est en filigrane une fresque dédiée à la richesse, à la profusion de New York. Ce dernier film s'inscrit donc en toute logique dans cette continuité. Peut-être en est-il même une des pierres angulaires. En effet, en mêlant l'Histoire à la légende, le cinéaste prétend retrouver les fondations des Etats-Unis, racines si fuyantes, si mouvantes, si incertaines. Gangs of New York serait ainsi son Naissance d'une nation. Si le projet reste inaccompli, Scorsese parvient cependant à poursuivre sa réflexion sur l'écoulement du temps et les différentes perceptions que nous en avons. Mélange de cruauté et de réconciliation, ce film peut dès lors être perçu comme une longue ballade aux sonorités mélancoliques, et ce malgré une tendance à l'histrionisme et au baroque.

Gangs of New York
USA, 2002, 2h50.
Réal.: Martin Scorsese
Avec: Leonardo DiCaprio, Daniel Day-Lewis, Cameron Diaz, Jim Broadbent, Liam Neeson.
Sortie : le 08 janvier 2003.

Manuel Merlet Le 09 January 2003

Sur le web : - Le site officiel. - Lire la chronique de Bringing out the dead (A tombeau ouvert) (Martin Scorsese).