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Si l'on devait classer les films sur une échelle étalonnée du plus petit au plus grand - et rien ne nous y oblige -, Mundo Grua se retrouverait dans la catégorie des minuscules. Modestie des moyens, dimension anecdotique du sujet, anonymat des acteurs...
Anodine histoire... Un quinquagénaire argentin trouve un emploi de grutier sur un chantier. Obligé de le quitter pour des raisons de santé, il se retrouve à conduire des pelleteuses au fin fond de la Patagonie. A la suite de la faillite de la société, il s'en retourne vers la cité. Entre temps, on l'a vu nouer une vague romance avec une marchande de graillons et on a appris que, beaucoup plus jeune, il avait joué dans un groupe de rock à la gloire éphémère. A l'insignifiance de ce parcours répond la modestie de l'image. Du gros grain en noir et blanc... Rien d'engageant, ou du moins, rien de spectaculaire. S'arrêter à cela, cependant, serait ne pas voir l'essentiel.
Ce film est une balade vouée à la gloire du Geste. Elle chante le plaisir qu'il y a à s'accomplir en lui. Ce peut être le geste du travailleur ou du mécanicien, celui de l'amant ou du musicien. Qu'importe si son étendue est restreinte, seul compte l'investissement que l'on y met. D'ailleurs il est rare qu'on le fasse uniquement pour soi. Ces gestes sont souvent un mouvement fait vers et pour l'autre. Aussi le faire avec circonspection est le signe d'un respect. Et l'autre le sent.
Qu'il est ainsi agréable de regarder un spectacle d'où serait évacué tout cynisme. A l'heure où le geste désintéressé est banni des champs du discours et du regard, où celui qui fait se regarde faire, avec complaisance, il est doux d'entendre une petite voix nous rappeler la valeur d'un geste. Quelques notes grattées sur une guitare, un sandwich préparé avec amour, ou une main serrée contre une hanche, tout fait sens. Chacun des gestes de ce film est crucial. Dès lors qu'il est volontaire, il est le point où se concentre toute la vie de celui ou celle qui l'effectue. Parce qu'il a été choisi, et parce que l'on lui a donné notre accord, il se doit d'être bien fait. Pour soi et pour l'autre. Faillir serait l'aveu d'une non-présence au monde. Ce serait dire que je suis là, faisant ce que je dois faire, et que, en même temps, je suis ailleurs. Ce serait la déclaration d'une malsaine schizophrénie.
L'erreur serait alors de croire que ce film vante le professionnalisme et l'efficacité, comme dans la majorité des films de culture anlo-saxone. Là où les personnages sont avant tout des professionnels, des gens qui se résument à l'exactitude de leurs actions mécaniques, le geste recouvre ici sa liberté. Pris dans les vicissitudes de la vie, il peut ne pas aboutir. Et surtout il n'est pas embrigadé dans un mouvement beaucoup plus large dont il ne serait qu'un des multiples rouages. Vu à hauteur d'homme, il échappe à l'obligation de rendement.
Dès lors, la modestie des moyens mis en œuvre, si elle est sans doute due à des contingences financières, n'en est pas moins révélatrice d'un choix. Elle est la marque d'un affranchissement. Face à ces machines à broyer que sont les films d'Amérique du nord, face à leurs images lisses et parfaites, seule vaut l'imperfection du grain pour souligner la fragilité d'un simple geste. A leur professionnalisme sans âme répond le tremblement de l'acte artisanal. On est ainsi en droit de voir, dans ce chant du geste bien fait, l'expression d'une morale.
Mundo Grua
De Pablo Trapero
vec Luis Margani, Adriana Aizemberg, Graciana Chironi
Argentine, 1999, 1h30