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Andy Warhol, l'air de rien

Time is nothing


Andy Warhol, l'air de rien


A propos de l'expo Andy Warhol, L'oeuvre ultime au Musée d'Art contemporain de Lyon, jusqu'au 8 mai 2005

A l'occasion de l'exposition (triomphante) « Andy Warhol, L'œuvre ultime », qui se tient actuellement au Musée d'Art contemporain de Lyon, une réflexion sur les images du génial « artiste des affaires » s'imposait. Une manière de retrouver son chemin et de se perdre à la fois au fil d'une exposition qui nous rappelle l'importance capitale de Warhol pour penser notre temps.


- Lire aussi la chronique de l'exposition Andy Warhol, L'oeuvre ultime au Moca-Lyon
- Lire aussi : tout Andy Warhol sur Flu.

Nothing is perfect, because it is opposed to Nothing.
Le Rien est parfait parce qu'il ne s'oppose à Rien.

Andy Warhol disait ne croire qu'aux espaces vides, mais en tant qu'artiste ne faire que plein de saloperies. Pour lui, l'espace vide était un espace jamais gâché, et l'espace gâché n'importe quel espace affublé d'art. Il ajoutait (dans son indispensable Ma philosophie de A à B et vice versa dont sont extraites ces citations) que l'art des affaires était bien plus intéressant que l'art de l'art, « parce que l'art de l'art n'entretient pas l'espace qu'il occupe, contrairement à l'art des affaires ». Warhol disait ainsi aider les gens à gâcher leurs espaces vides alors qu'en vérité il aurait voulu les aider à vider leur espace. Il disait penser que la quantité était la meilleure jauge en tout (« parce qu'on fait toujours la même chose même si on a l'air de faire autre chose »), et s'être donc fixé pour but de devenir un « artiste d'espace ». Le rêve de Warhol était un appartement vide, avec une valise contenant l'essentiel, une chaussure, une chaussette, une cuillère, une fourchette, une tasse, un paquet de cigarettes...

Aujourd'hui, les saloperies de Warhol ont envahi et sont devenues notre paysage. Ses images ont rempli notre espace, et nos espaces sont devenus à l'image du concept de déconstruction de l'art de Warhol. Ce dandy sans valeur (puisqu'il n'était en réaction à rien), celui que Baudrillard disait dans Le Crime parfait atteint d'un snobisme machinal, reste pourtant toujours un mystère, une énigme insoluble pour ceux qui cherchent encore quelque chose derrière ses images alors qu'il n'y a rien, juste à voir. On cite souvent cet aphorisme de Warhol « Les gens disent toujours que je suis un miroir. Si un miroir regarde un autre miroir, qu'est-ce qu'il peut bien voir ? » et on oublie souvent de rajouter « le jour où j'ai compris que l'existence n'est rien, je me suis senti mieux ». Warhol disait que le Rien était quelque chose de passionnant, sexy, que le Rien n'était pas embarrassant. Le Rien et les espaces vides, l'art des affaires contre l'art de l'art, la transparence et le désir machinique contre le sens et l'aura tels que Walter Benjamin avait voulu les définir dans L'œuvre d'art à l'heure de la reproductibilité technique, ou comment résumer quelques idées pour rentrer dans l'expérience warholienne.

On oublie souvent de rappeler l'influence de Cocteau sur Warhol, ce même désir pour la reproductibilité, l'éphémère, ce même partage entre les deux hommes pour l'utilisation de techniques diverses et variées (photos, peintures, dessins, cinéma), ce désir d'expérimentation. Mais Warhol était américain, et il a souvent répété combien il aimait l'Amérique. « L'idée d'Amérique est formidable, parce que plus une chose est égale, et plus elle est américaine ». « L'Amérique a crée la tradition où les plus riches consommateurs achètent la même chose que les plus pauvres ». Warhol était donc un artiste d'affaires américain, un producteur d'Art de masse ayant fondé ses images sur celle du peuple. Une synthèse étrange et paradoxale entre le capitalisme le plus affirmé et un marxisme qui ne se dit pas. Ainsi Warhol pouvait dire aussi bien « L'Amérique est véritablement belle. Mais elle serait encore plus belle si tout le monde avait assez d'argent pour vivre. De belles prisons pour le beau monde », que « il ne faut pas que tout le monde ait de l'argent. L'argent ne doit pas être pour tous, on ne saurait plus qui est important. ».

Américain en tout, pour avoir décliné ses images en série et pour adopter son mode de vie jusque dans une application décomplexée et totale, Warhol avait compris, pressenti et appliqué (et donc en participant largement à fonder le monde dans lequel nous vivons aujourd'hui) que ce siècle serait celui de l'image. L'image totale, pour tous, à tous, où le désir même de devenir image ne serait qu'une conséquence progressive de la disparition du réel. Warhol savait mieux que quiconque pourquoi le cinéma, les films, représentaient la forme idéale, comme une finitude du monde. « La meilleure atmosphère que je puisse imaginer, c'est celle des films, parce que c'est physiquement tridimensionnel et émotionnellement bidimensionnel ». Warhol savait pourquoi le monde était né une seconde fois avec Hollywood, pourquoi l'Amérique y avait signé son acte de naissance contemporain, et qu'à partir de là l'homme et son rapport aux images n'aurait plus le même sens.

Warhol disait être profondément superficiel, que si on voulait le comprendre il suffisait de regarder ses œuvres. Il serait facile et évident de dire qu'il n'y aurait rien à rajouter, qu'il nous suffirait d'aller voir pour s'en assurer l'exposition « Andy Warhol, L'œuvre ultime » que le musée d'art contemporain de Lyon propose jusqu'au 8 mai 2005 (lire la chronique de l'expo). Œuvre ultime signifie ici une exposition consacrée aux quinze dernières années de son œuvre (1972 - 1987). Soit une période de retour à la peinture après avoir beaucoup exploré le cinéma (Sleep, Chelsea Girls, Empire...), une période marquée par sa tentative d'assassinat et par l'utilisation de tous les supports médiatiques possibles : magazines, photographies, enregistrements sonores, vidéos, émissions télévisées, films encore et sérigraphies toujours.

Si le vingtième siècle a inventé la solitude et le méta-monde des écrans, Andy Warhol a participé et prouvé à ce que notre devenir image communique joyeusement avec la réalité dans une inspiration ininterrompue. Aucune utopie, plus d'artistes, mais un monde régi par une mécanique d'images dont Warhol a été le seul ingénieur à réaliser une telle entreprise. Il était la synthèse parfaite du capitalisme américain dans sa splendeur totalitaire, publicitaire, communautaire, industrielle, celui qui a défait l'art et sa critique pour le ramener de manière encore plus radicale à l'image du monde dans lequel il vivait. Osons dire que malgré les bastions de résistance nous vivons bien dans l'ère d'Andy Warhol mais qu'il nous faut encore ouvrir les yeux, qu'à l'heure où chaque image a son copyright Warhol nous renvoie un certain vent de liberté.

Illustrations (de haut en bas) :
- top : Andy Warhol, Self-Portrait, 1986 (détail) © The Andy Warhol Museum, Pittsburgh Founding Collection, Contribution Dia Center for the Arts ADAGP, Paris, 2005
- 1. Portrait d'Andy Warhol. Extrait d'une Planche contact de photographies noir et blanc ( March 16,1987)© 2004, The Andy Warhol Foundation for The Visual Arts, Inc. / ARS, New York. ADAGP, Paris, 2005
- 2. Jean-Michel Basquiat et Andy Warhol, Aging Ali in Fight of Life, 1984 © Galerie Bischofberger, Zürich. ADAGP, Paris, 2005
- 3. Andy Warhol, Skull, 1976 © Collection Froehlich, Stuttgart. ADAGP, Paris, 2005
Crédits : Photos courtesy Moca-Lyon

Jérôme Dittmar
Sur le web

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- Lire le dossier New-York Underground : Le culte de l'image 1968-1972 consacré à Paul Morrissey
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