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Au Musée d'Art contemporain de Lyon, jusqu'au 8 mai 2005
Tel que l'affirme Baudrillard, « Warhol réintroduit le néant au cœur de l'image ». Ces peintures, photographies, vidéos, films, sont de purs fétiches, rattachés à rien d'autre qu'au seul désir de voir. Visite grandeur nature d'une éclatante exposition.
Cette exposition, exceptionnelle, conforte l'idée, à la fois parfaite et complexe, incomplète, que faire face à quelques exemples grandeur nature de l'œuvre de Warhol, c'est défaire toute argumentation critique ou esthétique. En errant au gré d'un parcours habilement structuré par Mark Francis (commissaire général), Thierry Raspail (commissaire général pour Lyon) et Isabelle Bertolotti (conservateur au musée d'art contemporain de Lyon), on s'égare dans un kaléidoscope halluciné où seul le regard fait sens. C'est être face à ce que Baudrillard disait comme des images à la fois insignifiantes en soi et d'une valeur absolue, celles de figures dont « tout désir transcendant s'est retiré, ne laissant place qu'à l'immanence de l'image. » Des images dont Warhol aurait effacé l'imaginaire pour en faire un pur produit visuel, où il « nous livre l'illusion pure de la technique - la technique comme illusion radicale. »
Ce parcours, qu'il faudrait prendre autant dans le sens de la visite indiquée que son contraire pour rester aussi fidèle qu'infidèle à la pensée de Warhol, s'ouvre de façon magistrale et presque intimidante sur Mao, en série, peinture et papier peint, accompagné dans la même salle de la série Sunset, tous de 1972. D'emblée le regard est assailli par l'expression des couleurs, la multiplication des motifs, par la quantité d'espace pleine dont l'œil ne peut s'échapper. Il y a là une certaine mise en spectacle, du monde bien sûr au travers du portrait emblématique de Mao, mais aussi surtout de l'œuvre objet, une fétichisation totale de l'image de propagande qui est ainsi ramenée à son corollaire exact, la publicité. Ce qu'on savait déjà de l'œuvre de Warhol, apparaît de manière encore plus éclatante grandeur nature. Dès ce premier étage et cette première salle, on comprend comment l'exposition s'organise. Parallèlement aux sérigraphies et aux peintures, l'exposition présente les travaux photographiques de Warhol, des séries de planches contacts inédites, puis des tirages, tous en noir et blanc, où l'on croise autant de célébrités que de lieux, paysages, objets et chambres d'hôtel, portraits du New York underground (lire le dossier Paul Morrissey, le culte de l'image ndlr) ou de ses marginaux. Mélangés aux sérigraphies et aux photographies, des écrans plats diffusent des extraits de 15 minutes (son émission sur MTV) et Andy Warhol TV (une émission sur le câble à New York), des salles vidéos laissent la possibilité de mieux s'y immerger pour écouter (l'inconvénient des écrans plats étant que le son est presque inaudible). Aux second et troisième étage, s'ajoute la possibilité d'assister à des projections en continue de Heat, Women in Revolt et L'Amour, tous réalisé par Paul Morrissey et produit par Warhol.
La preuve d'intelligence de cette exposition à Lyon réside dans ces croisements continuels entre les différents médiums. Passant des sérigraphies monumentales telles que Last Supper Big C (86) aux différents autoportraits Self-portrait (78 et 86) et Camouflage Selfportrait (86), ses travaux avec Jean-Michel Basquiat tel que Win $ 1.000.000 (84), aux photographies, vidéos, émissions télévisées et films, l'exposition met en lien de façon subtile l'utilisation des différents formats et médiums (1). Les photographies d'œufs jouxtent la série Eggs (82), celle des marteaux et faucilles précède la série des Still Life (Hamme & Sickle) (76-77). Sans cesse une image en devance une autre, la prolonge, passant du réel photographique à l'abstraction, au travail sur la couleur, la décomposition, la restructuration ou l'innovation picturale. Ainsi l'exposition reflète une certaine complexité propre au travail de Warhol, une manière de montrer la possibilité continue de travailler les images d'après des supports différents. Une salle remarquable permet de s'asseoir afin de décrocher divers téléphones pour écouter des enregistrements audio. Lorsqu'on sait que Warhol avait appelé son magnétophone ma femme, ou encore combien il disait aimer passer sa vie au téléphone pour bavarder avec ceux qu'il appelait un b (tout autre individu que lui), on comprend l'ingéniosité du dispositif. Manquaient plus que les tartines de confiture et les tablettes de chocolat pour parfaire l'illusion de cette reconstitution.
Baudrillard écrivait que « les images de Warhol ne sont pas banales parce qu'elles seraient le reflet d'un monde banal, mais parce qu'elles résultent de l'absence de toute prétention du sujet à interpréter. » Chez Warhol il n'y a pas de différence entre le détail et l'ensemble, le regard est absolument dans sa propre virtualité. Il n'y a alors rien d'étonnant lorsqu'on lit que Warhol affirmait que ses endroits préférés étaient les aéroports. N'est-ce pas un parfait exemple du non lieu tel que l'anthropologue Marc Augé l'a défini (in Non-lieux), des lieux où le temps et surtout l'histoire n'existent plus ? Pourtant, si dans cette intemporalité visuelle le temps continue de couler (ne serait-ce que par la chronologie de l'exposition), voir et vivre ces images tardives de Warhol continuent de projeter le visiteur dans un systématique ici et maintenant.
Même les stigmates de la mode s'affichant par les looks désuets de ses émissions télévisées ne peuvent lutter ; on pourra regarder 15 minutes en boucle, rien d'autre que le strict désir d'objet, d'image, ne motive leur existence. On passera d'un support à l'autre, l'image triomphe, factice, résolument égale entre la photographie d'un téléphone ou d'un clochard new-yorkais. C'est là qu'on retrouve encore l'admirable travail de cette exposition, tout le dispositif, outre les liens, permet de montrer l'absolue défaite de toute exigence esthétique, aucune image ne s'oppose à une autre, personne ne s'oppose à personne, dans une sorte de perfection de l'altérité telle que la voyait Baudrillard. Tous sont égaux devant cette exposition, face à ces images ; elles ne demandent aucun savoir, aucune ascendance, elles sont comme « déculturées ». Ainsi même là où l'on voudrait voir une quelconque dénonciation politique, en vérité il n'y a rien d'autre que l'objet présenté. L'exemple de la peinture Dollar Sign de 81 est éclatant. Là où on serait tenté de voir une critique de l'argent et du pouvoir, on rappellera plutôt que Warhol disait quelques années auparavant aimer l'argent sur les murs ; qu'il conseillait, plutôt que d'acheter un tableau, de prendre l'argent et l'accrocher sur le mur. Tel est ce que figure Dollar Sign, ni plus ni moins.
Géniale encore, cette utilisation des Wallpaper (papier peint), Mao (74), Washington Monument (74), présenté ici pour la première fois et Fish (83) réalisé pour être présenté avec la série des Toys Painting, des motifs de jouets, ou plus particulièrement de boîte de jouets, exposés ici comme Warhol l'avait désiré, à une hauteur adaptée au regard des enfants. Ils restituent aux images de Warhol leur caractère foncièrement populaire, absurdement commun et exceptionnel, ils renforcent l'idée de quantité absolument nécessaire, de multiplication totale. Pour encore mieux adapter l'espace du musée à Warhol, les murs ont été peints dans des couleurs pop. La totalité du musée est ainsi aux couleurs de Warhol, il devient warholien. Paradoxalement, dans cet espace saturé, les sérigraphies, quoique relativement nombreuses, ne sont pas innombrables. Il y a là, de la part des commissaires de l'exposition, une manière d'être au cœur du paradoxe warholien, entre une présentation exacte des saloperies géniales de l'artiste d'affaires et une sorte de préservation de l'espace vide, pour mieux centrer le regard vers cet autre Rien que sont les images de Warhol.
Andy Warhol, L'œuvre ultime
Musée d'Art contemporain de Lyon, Cité internationale
81 quai Charles-de-Gaulle, Lyon
T. 04 72 69 17 17
Catalogue 3 volumes, 39,95 €
Jusqu'au 8 mai 2005
Illustrations (de haut en bas) :
- top : Andy Warhol, The Last Supper - The Big C, 1986 (détail)
- Andy Warhol, Mao, 1972
- Andy Warhol, Jean-Michel Basquiat, 1984
- Andy Warhol, Yarn, 1983
Crédits : toutes les images © The Andy Warhol Museum, Pittsburgh Founding Collection, Contribution Dia Center for the Arts ADAGP, Paris, 2005 (courtesy Moca-Lyon)
(1) : cf également les séries Skull (76), Oxidation (78), Gem (79) (apparaissant à la lumière noire), ou son Mona Lisa (79) réalisé à partir d'une technique d'inversion des couleurs (« reversing-out »), ou encore le Physiological Diagram (85) qui reprend les figures abstraites utilisées en psychanalyse à partir des tâches d'encre (principe créé par le psychiatre Hermann Rorschach).
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