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Le Fils

Critique

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un fils prodigue

Film à l'impact formidable, Le Fils creuse encore un peu plus le sillon qui illumine les films des frères Dardenne : une caméra ultra sensible, proche des corps et des états d'âmes sans jamais prétendre les comprendre, des mouvements incessants, et une seule certitude : les individus que nous suivons pas à pas sont des énigmes, des sphinx fascinants.

Olivier est menuisier et forme de jeunes apprentis. On le saisit en plein travail, et l'on imagine ses gestes précis et calculés, répétés jours après jours : mesurer, découper, visser, conseiller, surveiller, prévenir… Mais Olivier, c'est aussi et surtout Olivier Gourmet : un visage "commun", un regard troublé par de grosses lunettes, la quarantaine, et donc une certaine expérience de la vie, un corps fort, mais ici, la taille cinglée dans une ceinture de force, donc probablement blessé. Dans les films des Dardenne, rien n'est offert. On devine, on imagine, on comprend. Mais, ici, à peine entraperçue, l'image d'Olivier se trouble déjà. Alors qu'on lui propose un nouvel apprenti, Francis, il refuse, puis, perturbé, il l'espionne et le suit.

Quel est le lien entre ces deux individus ? Que recherche Olivier ? On pense un bref instant au début du Goût de la cerise, de Kiarostami, où le rapport d'un homme au volant de sa voiture et de ses passagers pris en stop est ambiguë. Mais ici, le rapport a immédiatement une connotation tragique, puisque c'est une prédation emplie de crainte et de douleur. Entraîné dans le tourbillon mental et physique d'Olivier par une caméra en perpétuel mouvement, le spectateur suit et partage le trouble du protagoniste. Ce mouvement incessant et perturbé rappèle bien sur celui de Rosetta, mais là où la jeune fille suivait sa ligne toute droite, Olivier est littéralement en révolution autour d'un être dont on ne verra tout d'abord pas le visage. Un mystère au cœur du mystère.

Olivier accepte Francis dans son groupe, l'attraction était trop forte. Et l'on commence à comprendre. Francis, qui sort de prison, a assassiné 5 ans plus tôt le fils d'Olivier. L'attraction/répulsion du professeur pour son élève devient le moteur d'un suspens quasiment hitchcockien : alors que Francis ignore ce qui le lie à Olivier, le moindre geste de ce dernier se charge d'une ambiguïté lourde de sens. Dans son regard se joue le film, comme dans le regard du spectateur : que voit-il (et que voyons-nous) dans ce garçon ? Et-ce une proie ou un bourreau ? Un jeune homme qui tente de refaire sa vie ? Le mystère est d'autant plus fort que les Dardenne choisissent de peu montrer l'enfant. Nous sommes avec Olivier, dans sa paranoïa, partageant son aveuglement lié à la souffrance. Seule transparaît une étrange fascination, qui conduit Olivier à subtiliser la clé de son appartement, et à s'y introduire pour humer l'atmosphère du lieu. La tentative d'identification du père au jeune meurtrier, ira-t-elle jusqu'à le rendre bourreau ?

La tension augmente progressivement, jusqu'à la visite d'une scierie désertée, où Francis doit parfaire, seul avec son professeur, sa connaissance des bois. Isolé, offert au regard et à la puissance d'Olivier, le garçon devient la proie idéale, l'offrande à un sacrifice que l'on devine imminent, tout le poids tragique résidant ainsi dans le secret du père, et dans son silence.

Grâce à la performance exceptionnelle d'Olivier Gourmet, la façon dont les Dardenne semblent coller à la réalité prend une autre dimension, mythique. En nous rappelant que la tragédie n'est jamais loin des histoires de famille, les deux frères signent leur film le plus fort et aboutit.

Le Fils
Un film de Jean-Pierre et Luc Dardenne
Belgique-France, 103 min, 2002
Avec Olivier Gourmet, Morgan Marinne, Isabella Soupart, Rémy Renaud.
Sortie : 23 octobre 2002

Laurence Reymond