Ils sont sept truands, costumes de flanelle rose, blanc ou noir, mitraillettes en bandoulière, aux abois. L'heure de la rémission est proche. La bande de la Rafale, dans un palace du Paname des années 50, est assiégée par la police, le cadavre d'une otage sur les bras. La mort rode, la gloire guette. L'honneur, la bravoure, l'amour. Crèveront ? Crèveront pas ?

Avant même que le spectacle commence, le public a tout le temps d'observer le décor contemporain, dépouillé et rutilant. Le plateau est désert, un voile de feutrine rose bonbon sépare le fond de plateau de la scène ; on ne comprendra que plus tard que les lettres de néons géantes suspendues au mur de fond, annonçant « s'didnelps » en miroir inversé, sont l'inscription du nom du palace qui orne le fronton. Dehors, la flicaille a déployé sa tenaille, toute prête à donner l'assaut aux hors-la-loi retranchés dans ses murs. Dans une anti-chambre au luxe tout aussi éclatant qu'impersonnel - moquette carmin tirant sur le mauve, kaki de la banquette et des deux fauteuils de moleskine vernis situés sur le droite du plateau - la bande de la Rafale n'a plus que deux heures à vivre, après deux ans de trépidante cavale.

« On gambille la plus belle des javas » dixit un des personnages gagné par l'euphorie, malgré l'imminence du trépas... Omniprésente, la radio tient par flashs la chronique des dernières minutes de la cavale, la bande accédant au rang de star honnie et adulée, dans une référence explicite à Bonnie & Clyde. Mourront-ils en truands, en héros ? Ou oseront-ils une seule et première fois avoir le courage d'être lâches ? Un flic défroqué, lors d'une première altercation, a réussi à pénétrer leur retranchement et tente désormais de les persuader qu'il est « des leurs ». Il ne leur reste plus que quelques courtes heures à vivre, et fait paradoxal, ils dansent, dans une indolence traversée de tensions et de moments de vérité fulgurants. « Nous jouons tous (....) à être les gangsters que nous n'avons jamais étés ». A côté, dans la chambre, le corps de la morte.

Pour justifier que la police n'ait pas encore ouvert le feu, Genet use d'un parfait argument de vaudeville : la Rafale a pris en otage une Américaine, dont la police ne sait pas qu'elle est déjà trépassée. Ingénieux, celui-ci confère ainsi suspens et vraisemblance à l'action. On connaît l'intérêt de Genet pour l'ambivalence des identités morales et sexuelles, l'inversion des rôles, l'éloquence des hors-la-loi. Cet unique personnage féminin, dont la double "disparition" (morte dès le début de la pièce, elle reste absente du plateau) appelle celle du personnage de Madame des Bonnes, sera l'objet d'un jeu de travestissement tout aussi cruel et révélateur : en un mot, le caïd roi deviendra reine.

A elle seule, cette thématique suffirait à faire de cette trame de polar un petit bijou de pittoresque trouble façon années 50 ; mais c'est sans compter l'écriture de Genet, dont le génie poétique permet à cette courte pièce de jeunesse (une heure dix de spectacle seulement) de toucher au sublime. Révélations en chaîne, intensité psychologique des caractères, parfaite concentration de l'action sur fond d'une dissidence clairement annoncée... Par cette maîtrise singulière, l'histoire en huis clos façon Dashiel Hamett se hisse au chef d'œuvre - chef d'oeuvre qui n'aura pas échappé aux comédiens et au metteur en scène Laurent Gutmann.

Spenldid's
de Jean Genet
Mise en scène Laurent Gutmann
Avec : Stephen Butel, Luc-Antoine Diquero, Cyril Dubreuil, David Gouhier, Francis Leplay, Marco Lorenzini, Eric Petitjean, Nicolas Pirson
Scénographie : Laurent Gutmann et Alexandre de Dardel Costumes : Axel Aust
Lumière : Gilles Gentner
Son : Madame Miniature

Du 27 janvier au 12 février 2005
Au CDN Montreuil
26, place Jean-Jaurès 93100 Montreuil
tél. : 01 48 70 48 90 - fax : 01 48 59 60 44
contact@cdn-montreuil.com

Arnaud Jacob




- lire la biographie de Jean Genet
Le site du CDN Montreuil


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