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Jean-François Rauger

Jean-François Rauger

Rétention, libération : programmer la Corée

La Cinémathèque française propose jusqu'au 26 février une rétrospective "50 ans de cinéma coréen". Une sélection variée, curieuse et pointue que l'on doit à deux hommes : Kim Hong-joon et Jean-François Rauger, directeur de la programmation. Rencontre avec ce dernier, pour évoquer ses choix et la mission d'une Cinémathèque en pleine mutation.

Fluctuat.net : Comment élabore-t-on une rétrospective comme celle-ci ?
Jean-François Rauger :
Cette programmation est née de l'envie de retracer une histoire du cinéma coréen. On a bien sûr repris des films déjà présentés lors de la rétrospective de Beaubourg en 1993. Et puis il y a eu les dix années écoulées depuis, qui ont été très riches de nouveaux auteurs et acteurs à inscrire dans cette histoire. J'ai été très aidé par Kim Hong-joon, grand connaisseur et vrai cinéphile, incollable sur le patrimoine du cinéma. Il dirigeait un festival, et programme des films à la télévision. Nous avons cherché un équilibre, en fonction de nos connaissances respectives, de nos souvenirs, de nos goûts, pour ne pas oublier de cinéaste important (quoiqu'il en manque évidemment). Pour couvrir 50 ans, il fallait un panel assez large. Mais il ne s'agissait pas non plus de choisir un film par cinéaste. Pour les grands auteurs, comme Im Kwon-taek ou Shin Sang-ok, on présente plusieurs films. En tout, 50 films, deux mois de programmation, c'était une bonne mesure, car au-delà, cela demande trop de temps aux spectateurs, c'est trop exigeant.

On découvre pour la première fois des cinéastes des années 1960 très importants en Corée, comme Yoo Hyeon-mok ou Shin Sang-ok.
Shin Sang-ok est sans doute la personnalité la plus fascinante. C'était un gros producteur et réalisateur des années 1950 et 1960, ses films étaient très populaires. Mais il n'était pas du tout en odeur de sainteté avec le régime, qui n'a pas arrêté de le brimer, de passer des lois pour l'empêcher de travailler. Il était à la fois dissident et populaire. Lors d'un voyage à Hong Kong, il a été enlevé avec sa femme, qui était aussi son actrice, par des agents de Corée du Nord, pour aller y réaliser des films. On n'a jamais vu ces films-là, bien sûr. Et puis, il est retourné au Sud, du côté du monde dit libre, quelques années plus tard, à la suite d'un voyage à Vienne. C'est une histoire rocambolesque et pleine d'incertitudes : est-ce qu'il a été enlevé ? Est-ce qu'il s'est enfui parce qu'il en avait assez ? Au Sud, aujourd'hui, malgré sa très longue filmographie et la popularité de ses films, son nom ne met pas à l'aise, il n'est pas considéré comme il devrait l'être. D'ailleurs, aujourd'hui, il vit à Los Angeles où il produit des films.

On retrouve souvent deux éléments dans les films présentés : un fort rapport à l'Histoire, et une vision très crue de la violence et du sexe.
Le cinéma coréen avait à une époque la réputation de copier ses voisins, de Hong Kong ou du Japon, d'être une cinématographie un peu bis. Nous avons quelques films pour montrer cela. Mais il y a quand même quelque chose qui n'appartient qu'au cinéma coréen : on a le sentiment que c'est lié, ces histoires de sexe, de bestialité, de rapport à l'Histoire. C'est un cinéma sur l'énergie, à la fois sexuelle et violente, sur la vitalité. On a le sentiment qu'il fonctionne beaucoup sur la rétention et la libération. On voit bien que c'est lié à l'Histoire de la Corée, à la coercition politique qu'a connu le pays pendant trente ans. C'est quelque chose qui relève du cinéma coréen lui-même, qui est plus un cinéma de l'énergie qu'un cinéma du plan ou de la composition. La matière première du cinéma coréen, c'est l'énergie, depuis ses mauvais côtés (l'hyper-violence), jusqu'à la force de vie. C'est le sexe et la violence qui y engendrent le mouvement.
Par exemple, Im Kwon-taek est un très grand cinéaste, d'autant plus grand que son style n'est pas reconnaissable facilement. C'est lui qui a le mieux travaillé, réfléchi, mais également médité sur cette histoire d'énergie. Il y a de très grands chefs d'œuvre dans sa filmographie, comme Gisotteum, que nous présentons. Aujourd'hui, la Corée a un autre très grand cinéaste, Hong Sang-soo. Ses films sont passionnants et dépassent la cinématographie nationale. Mais on voit bien que les relations entre les hommes et les femmes qu'il décrit, c'est une autre manière de parler de cette énergie sexuelle, qui ici fonctionne à vide, se heurte à des portes fermées. C'est un cinéma assez désespéré.

Que pensez-vous du cas Kim Ki-duk ?
Il tourne beaucoup, deux films par an. Dans ses moments les moins intéressants, il transforme un peu en carte postale cette spécificité coréenne, la violence, le sexe décalé, la bestialité, le goût pour la mutilation. Dans ses bons moments, cela donne L'Île, un film que j'aime bien car il flirte avec le surréalisme, avec une construction assez bizarre. Le film a un humour étrange. Il donne, assez paradoxalement, une image convenable du côté inconvenant du cinéma coréen. Une image concevable, exportable, comme dans Printemps, été, automne, hiver... et printemps, qui a d'ailleurs très bien marché en France. C'est le film de quelqu'un qui sait ce qu'il faut faire pour plaire. C'est un cinéaste qui peut être intéressant, mais qui suscite un engouement disproportionné. Son film qui a le mieux marché lors de la rétrospective est Bad Guy.

Une des découvertes de cette programmation est Kim Ki-young.
Oui, lui c'est ma révélation absolue, à tel point que j'aimerais faire une rétrospective de ses films. Il n'en a réalisé qu'une trentaine. C'est du woman's picture détourné, excessif. C'est entre le mélodrame et le thriller, toujours construit sur le même schéma : une femme qui vient détruire un foyer, cela dans le but de faire hurler les ménagères qui vont au cinéma l'après-midi. Il a un univers incroyable. Je n'ai jamais vu montré à ce point comment la pulsion sexuelle peut faire perdre conscience à quelqu'un. On le voit dans Les Rapaces de Stroheim. On peut aussi penser à Bunuel, pour cette fausse candeur et cette vraie perversité. Et, ce qui rend Kim Ki-young très particulier, c'est que les comparaisons que l'on peut faire ne lui sont pas familières. Pour lui, comme pour tout le cinéma coréen des années 1960, on doit se garder de toute idée d'influence, car on ne sait pas vraiment ce qui a pu être vu provenant de l'extérieur. C'est un peu un cinéma qui a vécu et qui s'est développé tout seul. Les Coréens avaient difficilement accès aux films étrangers puisqu'un système de quotas réglementait sévèrement l'importation de films. Kim Ki-young n'aurait, paraît-il, jamais vu de films étrangers de sa vie.

La Cinémathèque n'a pas vocation, d'habitude, à rendre hommage aux cinématographies nationales.
Pendant longtemps, c'est le Centre Pompidou qui s'est occupé des grandes rétrospectives nationales. La Cinémathèque s'est d'avantage consacrée aux monographies de cinéastes ou d'acteurs. C'est toujours un problème, ces rétrospectives par cinématographies nationales, car elles cachent la question esthétique derrière des questions de géographie ou d'histoire. On se met à chercher se qui définirait un génie national, tout cela est assez discutable. Dans le cas de la Corée, il y a eu une conjonction de facteurs : les autorités coréennes souhaitaient très fort faire découvrir leur cinéma, et il y avait également un très grand désir de notre côté.

Propos recueillis à Paris, le 14 février 2005

[Illustrations : Visuel de la Cinémathèque française pour la rétrospective "50 ans de cinéma coréen" / L'Invité de la chambre d'hôte et ma mère (Shin Sang-ok, 1961) / Caricature de Kim Ki-young sur le site www.asianfilms.org/korea/kky]

Laurence Reymond

|   Portrait Kim Ki-duk >>>




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