Dans un pays à l'histoire aussi déchirée que la Corée, le cinéma ne peut pas se penser en dehors d'un contexte politique qui a bien longtemps influencé le contenu des productions. Tour d'horizon .

Renaissance dans l'après-guerre (de Corée)
Il faut tout d'abord préciser que la rétrospective de la Cinémathèque * est constituée de films sud coréens réalisés après la guerre de Corée, c'est-à-dire au moment de la renaissance du cinéma dans le pays (voir la brève chronologie historique ci-dessous). L'histoire, ancienne ou contemporaine, est très présente dans ces films qui témoignent d'un traumatisme encore à vif. Ainsi, un film considéré comme un chef d'œuvre du cinéma coréen, Une Balle perdue réalisé par Yoo Hyeon-mok en 1961, montre le sort de deux frères rescapés de la guerre de Corée mais réduits à la pauvreté et au chômage. Sur un ton désespéré qui rappelle le néo-réalisme italien et son Voleur de bicyclette (Vittorio De Sica, 1948), les personnages tentent de survivre dans un monde nouveau qui va de l'avant et progresse en les oubliant. Magnifiquement mis en scène, il dresse le portrait détaillé d'une société gangrénée par la misère, qui pousse l'un des personnages à commettre un cambriolage sans espoir de succès. Trois autres films du réalisateur sont présentés : Les Filles du pharmacien Kim (1963), Guests Who Came by the Last Train (1967) et La Saison des pluies (1979).

Références à prendre avec des pincettes
Autre grand cinéaste, Shin Sang-ok réalise Les Fleurs de l'Enfer en 1958. Dans cet autre chef d'œuvre, il s'intéresse à la situation des femmes qui se prostituent pour les soldats américains dans l'immédiate après-guerre. Dans un univers où toute morale semble abolie, le quotidien se déroule entre trafics divers et poussées de violence. Si le réalisateur mélange dans ce film le pessimisme documentaire du néo-réalisme à la violence sèche des films noirs américains des années 1930, il développera par la suite un style beaucoup plus classique, proche du cinéma japonais : évocation de faits historiques comme la biographie d'une pionnière de l'éducation durant l'occupation japonaise (The Evergreen Tree, 1961), ou figures mythiques avec Seon Chunhyang (1961), son interprétation de la fameuse histoire de la fidèle Chunyang, qui sera adaptée 23 fois dans l'histoire du cinéma coréen. Pour autant, les références aux cinématographies européennes ou américaine sont à prendre avec des pincettes, puisque les films étrangers n'ont jamais été monnaie courante dans le pays.

A partir des années 1960, le cinéma de genre va se développer très vite, en produisant des œuvres populaires qui n'ont souvent rien à envier à leurs modèles. On pense en particulier au magnifique A Swordsman in the Twilight réalisé en 1967 par Chung Chang-wha. Film de sabre à l'inventivité folle, il joue d'égal à égal avec les productions du Wu Xia Pian de Hong Kong. Dès 1967, il ira d'ailleurs travailler là-bas pour la Golden Harvest. Ses films, dont on regrette qu'un seul soit présenté par la Cinémathèque, montrent la grande modernité du cinéaste, qui introduit les thèmes de la vengeance et du nationalisme, ainsi que l'ultra-violence du western dans une fable sur fond historique. Avec de très beaux effets de mise en scène, A Swordsman in the Twilight est un véritable modèle du genre.

1960's : Kim Ki-young, la pulsion reine
Autre grand cinéaste qui débute dans les années 1960, Kim Ki-young n'a pas été tout de suite reconnu comme un auteur car il oeuvrait dans le cadre du « film de genre ». Les quatre films présentés ici, La Servante (1960), The Insect Woman (1972), I-Eoh Island (1977) et The Woman of Fire, 82 (1982), sont pourtant la preuve d'une œuvre pour le moins cohérente. Cinéaste obsessif, il réalise ainsi trois variations sur la même histoire, celle d'une servante abusée par son patron, qui décide de s'imposer dans la maisonnée en tant que seconde épouse, réclamant les mêmes droits que la première. Du noir et blanc de La Servante aux couleurs psychédéliques de The Insect Woman, puis au baroque de The Woman of Fire, 82, Kim Ki-young semble fasciné par son modèle féminin, variant les tortures et les châtiments avec un délice sadique qui le rapprocherait des grands maîtres italiens comme Mario Bava, dans une veine proche d'Edgar Allan Poe. L'utilisation du décor, une maison bourgeoise qui détermine en grande partie ces huis-clos, les angles de caméra totalement perturbés, les cauchemars à répétition qui interfèrent dans le récit, nous entraînent dans un univers surréaliste, où l'espace et le temps se perdent. La famille bourgeoise est ici violemment remise en cause, et s'écroule progressivement face aux pulsions triomphantes du personnage féminin, qui va lui-même s'effondrer. Entre épouvante, satire, érotisme, mélodrame et parfois comédie, le cinéaste élabore un univers morbide très riche, où un véritable désespoir tient lieu de ligne d'horizon, et où le sexe engendre systématiquement le pire : la mort bien sûr, mais aussi l'enfant inhumain de The Insect Woman, ou le fœtus avorté de Woman of Fire, 82.

1980's : Im Kwon-taek, l'humaniste
Grand maître incontesté du cinéma coréen, Im Kwon-teak a un parcours des plus étonnants. Il débute dans le cinéma de l'immédiate après-guerre plus par nécessité que par passion, puisque les engagements très à gauche de son père lui ferment de nombreuses portes. Après des années d'assistanat, il réalise ses premiers films dans les années 1960. Avec plus de cent films aujourd'hui à son actif, il est certainement l'un des réalisateurs les plus prolixes de sa génération. Pourtant, c'est avant tout en bon technicien qu'il travaille d'abord, et il renie aujourd'hui toute la première partie de sa carrière. En 1973, il réalise La Veuve abandonnée, une histoire inspirée par la vie de sa mère qui est pour lui son premier véritable film. Malgré l'échec commercial, la critique reconnaît le talent du cinéaste, ce qui lui permettra de poursuivre plus avant. À travers les sept films présentés par la Cinémathèque - Ten Year's Rule (1964), Les Corrompus (1982), Le Village des brumes (1982), Gilsotteum (1985), La Mère porteuse (1986), La Chanteuse de Pansori (1993) et Le Chant de la fidèle Chunhyang (2000) -, on peut lire les deux tendances que va suivre Im Kwon-teak dans sa carrière. D'une part, des films historiques, revisitant les grands mythes et les grandes traditions de son pays. On pense bien sur au sublime Chant de la fidèle Chunhyang (2000), qui met en parallèle l'art du chanteur qui conte l'histoire, et l'histoire filmée. Les plans du pur récit alternent avec des plans qui nous montrent le chanteur dans un théâtre, en train de conter l'histoire de Chunhyang à un public bouleversé par son art vocal, le pansori (qui est pour nous bien exotique). Ce film est ainsi une lecture revisitée de son chef d'œuvre antérieur, La Chanteuse de Pansori (1993). L'aspect traditionnel est intimement mêlé à un travail très moderne de déconstruction/reconstruction du récit, puisqu'Im Kwon-taek est un inventeur de formes dont l'imagination ne s'est jamais épuisée jusqu'à présent.

Avec Gilsotteum, tout comme avec Le Village des brumes, on peut découvrir l'autre versant de son univers, au présent et très inspiré par la psychanalyse. Dans le second, une jeune professeur vient habiter dans un village rural pour y enseigner, et découvre progressivement les habitants et les coutumes locales. Un vagabond mystérieux rôde, toléré par les habitants qui le nourrissent, mais qui semblent aussi entretenir d'étranges relations avec lui. Bientôt, elle va comprendre le secret : dans ce village ancestral où tous les hommes découlent de la même famille, le vagabond permet aux femmes de tromper leurs maris sans courir les risques liés à la consanguinité. Situé dans un paysage désolé et terne qui subit de plein fouet l'exode rural vers la capitale en pleine expansion, Im Kwon-teak dresse le portrait d'une société dont les fantasmes nécessaires s'incarnent dans cet individu silencieux, beau comme le diable et pourtant salutaire. Il est la tempête qui couve sous le calme apparent, la pulsion incarnée. Le sexe, Im Kwon-teak le filme souvent, sans fausses pudeurs ou malaise. Cinéaste engagé, non dans la politique, mais dans une certaine tentative pour comprendre l'être humain dans sa complexité psychique, sociale et humaine, il est l'auteur d'une filmographie en forme de portrait riche et touchant de la société coréenne, d'une œuvre d'une grande sagesse, sincèrement humaniste, qui explique sa reconnaissance internationale.

1990's : la nouvelle génération
Les années 1990 marquent l'apparition de nouveaux cinéastes, reconnus dans le monde grâce aux festivals. Kim Ki-duk réalise son premier film, Crocodile, en 1996, et Hong Sang-soo réalise Le Jour où le cochon est tombé dans le puits. Très inspiré par la Nouvelle Vague européenne, le second est immédiatement adoubé par la presse française, qui fera un triomphe à ses autres films, dont Turning Gate (2002) et Le Pouvoir de la province de Kangwoon (1998) qui sont présentés dans la rétrospective. Cinéaste du spleen et de la mélancolie, Hong Sang-soo utilise souvent des constructions de récits originales : dans Le Pouvoir de la province de Kangwoon, deux personnages qui viennent de rompre vont faire le même voyage simultanément, mais vivre deux expériences très différentes. Comme raconté en mode mineur, sans jamais appuyer, le film nous fait voyager avec les personnages dans une forêt envoûtante, au fil d'un parcours mental et déambulatoire.

Parmi les nouveaux auteurs, la Cinémathèque fait aussi une place aux films de genre. On pourra revoir le magnifique Memories of Murder de Bong Joon-ho (2003), polar tiraillé entre comédie et drame cruel, entre policiers aux vieilles méthodes (la violence) et nouvelles techniques, et au bout du compte, terrible constat d'impuissance et de tristesse. On pourra aussi découvrir la nouvelle vague de l'horreur asiatique, vue de Corée. Après la série des Ring ; Unborn but unforgotten de Im Chang-jae (2002) et The Phone, de An Byung-ki (2002) s'inscrivent parfaitement dans cette série de films où l'horreur est engendrée par les nouvelles technologies (Internet, le téléphone portable). Avec une mention spéciale pour le second, qui mêle à ces thèmes une pincée d'Exorciste tout à fait appréciable, en la personne d'une enfant possédée à l'impeccable prestation.

Voilà donc quelques pistes pour aborder cette très riche programmation coréenne. L'occasion de découvrir de très beaux films, mais aussi à travers eux l'histoire d'un pays que les Français connaissent mal, et sa topographie, ses paysages de campagne (La Route de Sampo de Lee Man-hee), ses villages montagnards, ses cités minières (La République noire de Park Kwang-soo) et bien sur Séoul, des beaux quartiers jusqu'à ses bas-fonds (Timeless, Bottomless, Bad Movie de Jang Sun-woo). L'occasion unique d'un voyage dans le temps et l'espace d'une Corée rendue à sa complexité.

Chronologie
1903 : première projection d'un film en Corée
1910 : la Corée est annexée par le Japon
1923 : premier film muet
1935 : premier film sonorisé
1937 : le Japon envahit la Chine, le cinéma coréen devient un outil de propagande
1945 : le Japon se soumet aux forces Alliées, la Corée est divisée en deux
1949 : premier film en couleurs
1950 : la guerre de Corée débute
1953 : fin de la guerre, la Corée reste divisée en deux
1960 : La Servante de Kim Ki-young
1961 : Une balle perdue de Yoo Hyeon-mok
Renaissance d'un cinéma d'auteur
1974 : création du Korean Film Archives, archives nationales du film
1981 : Mandala de Im Kwon-Taek. Longtemps considéré comme un réalisateur de commande, le cinéaste accède au statut d'artiste et de plus grand cinéaste coréen.
1988 : les studios hollywoodiens peuvent distribuer leurs films en Corée du sud. Pour protéger les films Coréen, de sévères quotas sont établis.
La censure militaire est progressivement réduite.
1993 : premier président civil élu démocratiquement en Corée du sud
1996 : Crocodile de Kim Ki-duk et Le Jour où le cochon est tombé dans le puits de Hong Sang-soo

* Ce dossier a été publié à l'occasion de la rétrospective "50 ans de cinéma coréen" à la Cinémathèque française.

Laurence Reymond




Lire l'interview de Jean-François Rauger, programmateur de la rétrospective "50 ans de cinéma coréen" à la Cinémathèque française
Lire le portrait du cinéaste Kim Ki-duk
Liens commentés sur le cinéma coréen

- Lire également une chronique pour découvrir trois films de Hong Sang-soo
- Lire la chronique de Turning Gate (Hong Sang-soo, 2002)
- Lire la chronique du Chant de la fidèle Chunyang (Im Kwon-Taek, 2000)
- Lire la chronique de L'Ile (Kim Ki-duk, 2000)
- Lire la chronique de Adresse inconnue (Kim Ki-duk, 2001)
- Lire la chronique de Memento Mori (Kim Tae-Yong et Min Kyu-Dong, 2001)
- Lire la chronique de Old boy (Park Chan-Wook, 2003)
- Lire la chronique de Memories of Murder (Bong Joon-Ho, 2003)
- Toutes nos Petites Histoires du cinéma

Le site de la Cinémathèque française

|   Portrait Kim Ki-duk >>>



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