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Petite histoire du cinéma coréen (2/4)
Autant contesté qu'adulé, programmé dans les festivals du monde entier et descendu par une presse qui s'est lassée des sorties anarchiques de ses films, Kim Ki-duk demeure un électron libre du cinéma mondialisé. Depuis la fureur de ses premières réalisations jusqu'à la sagesse qu'il revendique aujourd'hui, retour sur un parcours semé d'embûches.
Cris de rage et de douleur
Pour bien saisir la complexité du personnage Kim Ki-duk, et comme tous ses films sont en partie autobiographiques, il convient de revenir aux sources. Né en 1960, il passe ses neuf premières années dans un village de montagne, où il est un enfant difficile. Puis sa famille s'installe à Séoul, et il intègre une école d'agriculture. À 17 ans, il travaille à l'usine, et à 20, il s'engage dans la Marine où il se sent plutôt bien. Puis, en 1990, il décide d'aller exercer ses talents de peintre en France. Il vivote deux ans entre Montpellier et la capitale, étudiant pauvre. Quand il revient en Corée du sud, il écrit des scénarios qui remportent différents prix et peut tourner son premier film, Crocodile, en 1996, alors qu'il n'a jamais fait de cinéma auparavant. Lors des projections de ses premiers films, découverts à Paris grâce à l'Etrange Festival en 2002, se dégage un aspect brutal et « mal dégrossi » qui en rebute plus d'un, mais qui participe d'un geste de cinéma plus de l'ordre du vital que de l'intellectuel. On a en effet le sentiment que ses films, depuis Crocodile jusqu'à Adresse Inconnue, sont essentiellement des cris de rage et de douleur, des gestes très personnels.
On y retrouve en effet toujours un personnage d'alter-ego du cinéaste, souvent un peintre, et une description de la vie en Corée qui tient beaucoup de son vécu : la pauvreté et la violence (nécessairement liées), les rapports « virils », la campagne misérable, la ville inhumaine, la haine due au ressentiment, mais aussi l'art (la peinture), une tentative de sortir du réel, par la fuite (L'Ile, Wild Animals) ou par la mort (Crocodile, Adresse Inconnue, Real Fiction). Définitivement du côté des faibles, ses films dressent un état des lieux de l'envers de cette Corée du sud qui s'est très vite développée, sa face cachée et méprisée. Côté mise en scène, Kim Ki-duk fait aussi dans le strict nécessaire. Sa caméra bouge peu, privilégie les plans larges et moyens, avec des fulgurances esthétiques indéniables. Fulgurance, jaillissement, explosion : les premiers films du Coréen se situent là, dans cette urgence du propos, ce besoin vital d'exprimer une rage enfouie. Et l'on a rarement vu des films plonger à ce point dans cette violence au jour le jour, non pas de la pauvreté, cette abstraction, mais bien des pauvres, personnages récurrents du cinéaste. Sans psychologie quasiment, Kim Ki-duk dessine un univers où le quotidien est un combat contre la mort et où, tel un écosystème, la violence impose les règles de survie.
Débordements symboliques
Dans son premier film, le magnifique Crocodile, un SDF éponyme gagne sa vie en récupérant les corps des suicidés de la rivière Han, qui traverse Séoul, puis en les revendant aux familles des disparus. Alors que la florissante Séoul prospère, Kim Ki-duk choisit de porter son regard vers les laissés-pour-compte, mais en refusant tout pathos larmoyant. La violence qu'il déploie peut ainsi être lue comme une volonté d'affirmer un certain réalisme, un refus du romantisme noir ou de l'éloge du héros pauvre. Dans ce film, où la rivière joue un rôle important et participe à sa grande beauté visuelle, on ne trouve aucun esthétisme ou moralisme. Mais une plongée (au propre et au figuré) dans ce que la modernité refuse de regarder en face. Cette grande réussite, dont les imperfections sont en parfaite adéquation avec l'éthique même du film, sera suivie d'un objet étrange, particulièrement pour le public français, puisque Wild Animals se déroule à Paris, et que Richard Bohringer y joue un second rôle important.
On voit prendre forme la matrice thématique des films à venir : des personnages indigents (en l'occurence, deux émigrés coréens obligés d'entrer dans la mafia pour survivre), la présence d'une nature déjà souillée (la Seine ici, la rivière Han plus tôt, et la campagne coréenne plus tard), et un goût pour la métaphore qui va parfois le perdre. Car Kim Ki-duk, homme d'images, aime bien souligner le sens de son propos par un trait qui, parfois, l'étouffe. Dans Wild Animals, les deux Coréens obligés de s'allier pour survivre viennent l'un du Nord et l'autre du Sud, et leurs combats et réconciliations vont rejouer l'Histoire du pays. Si l'on frôle le cliché, la sécheresse de la mise en scène et la présence physique des acteurs permettent de donner un équilibre au film. Le réalisateur s'en sortira moins bien plus tard, avec des oeuvres qui tendront à devenir des films à thèse comme Samaria ou Bad Guy, qui traitent de la prostitution des jeunes filles, Coast Guard, pamphlet anti-militariste cauchemardesque ou, dans un autre genre, Printemps, été, automne, hiver... et printemps et son zen béat. Ces débordements symboliques vont ainsi progressivement passer de la maladresse touchante au pompiérisme fatiguant.
La marginalité au centre du monde
Pourtant, jusqu'à Adresse Inconnue, sans doute son meilleur film à ce jour, Kim Ki-duk aura su trouver cet équilibre qui allie la rage du geste à la précision et à la pertinence du regard. À l'instar de son pays, le cinéaste est hanté par l'idée de frontière, et il a su faire de la marginalité un centre possible du monde, le monde de ses films. Plus ou moins réussis, ceux-ci restent unis dans un même refus du « mainstream » (qu'il critique souvent dans ses interviews). On y croise des pauvres, des blessés, des femmes abusées, des enfants, des animaux torturés (encore un de ses leitmotivs), des militaires désaxés, mais quasiment jamais d'homme en pleine santé et en position de faire régner l'ordre. L'homme fort, le surmoi - tout comme la justice - sont absents de cet univers, où domine par contre la souffrance physique et morale, le désordre des pulsions.
Le sexe, qui se décline entre désir refoulé (Adresse Inconnue), acte violent et pervers (Bad Guy, l'Île) ou encore geste animal (Coast Guard), est ainsi un moteur important des personnages chez Kim Ki-duk. Loin de toute rationalité, il entraîne ses récits vers une outrance caractéristique de son cinéma, mais aussi du cinéma coréen dans son ensemble. En effet, comme le souligne Jean-François Rauger dans le programme de la Cinémathèque française, la pulsion sexuelle est l'énergie qui, en « excluant tout maniérisme post-moderne », semble au cœur des plus grands films coréens. Toute l'œuvre du grand Im Kwon-teak en est la plus parfaite illustration, et celle de Kim Ki-duk sa déclinaison borderline.
L'épreuve de la souffrance
Il y a ainsi quelque chose de l'ordre de la dégénérescence chez le jeune cinéaste. Le débordement des pulsions donne lieu à une succession d'images sadiques qui, de film en film, cherchent à atteindre les limites du supportable, pour les personnages comme pour le spectateur. On n'est pas près d'oublier les hameçons passés dans un vagin ou dans une gorge dans L'Île, grand film sur le sado-masochisme, qui applique au couple la dialectique vie/souffrance qu'on retrouve ailleurs au niveau politique. Vivre, c'est faire l'épreuve de la souffrance, nous répètent tous les films du cinéaste, jusqu'à son plus calme, Printemps, été, automne, hiver... et printemps, où l'enfant se voit obligé de transporter une pierre énorme tout une journée parce qu'il a joué ce tour à un petit animal. Souffrir, faire souffrir, il n'y a ni coupable ni innocent chez Kim Ki-duk, mais des individus qui doivent gérer la violence du monde dans lequel ils vivent. Pour autant, nous ne sommes pas dans le nihilisme total, l'humanité n'est pas absolument niée, mais elle subsiste dans la souffrance.
C'est par cette intranquillité fondamentale que ces films nous retiennent sur le fil de l'humain, près de cette frontière sur laquelle navigue Kim Ki-duk, toujours au bord de la rupture. Avec ses films inconfortables, imparfaits, parfois ratés, il dessine (a dessiné ?) une œuvre forte et marquante, autant pour le cinéma coréen que mondial. La sortie prochaine de Locataires permettra de constater si la rage est encore là.
Filmographie
Locataires (Bin Jip) (2004), sortie le 13 avril 2005
Samaria (2004)
Coast Guard (2003)
Printemps, été, automne, hiver... et printemps (2003)
Bad Guy (2002)
Adresse Inconnue (2001), en salles actuellement
L'Île (2000)
Real Fiction (2000)
Birdcage Inn (1998)
Wild Animals (1997)
Crocodile (1996)
[Illustrations : Adresse inconuue (2001), photo © Zootrope Films / Printemps, été, automne, hiver... et printemps (2003), photo © Pretty Pictures / Samaria (2004), photo © Bac Films]
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