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Film qui dénote les symptômes mais qui ne prétend fournir aucun remède, Bully dévoile avec une clarté terrifiante le malaise et le mal-être qui touche de plus en plus les nouvelles générations, qu'on ne saurait réstreindre aux Etats-Unis. La grande force esthétique et le regard moraliste ne viennent jamais parasiter le portrait quasiment documentaire de ces adolescents, et viennent nous rappeler que le grand cinéma peut et se doit d'être critique et engagé.
Bully est tiré d'un fait divers réel. A Hollywood, un groupe de jeunes post-adolescents aux parents riches mais absents, passe son temps entre la plage, la drague, le sexe et la drogue. Au sein de ce groupe, deux copains d'enfance entretiennent des relations très violentes, l'un tyrannisant l'autre, et lui infligeant toutes les humiliations possibles. Le jour où elle comprend cela, la petite amie du "tyrannisé" convainc tout le groupe qu'il n'y a qu'un seule solution pour empêcher le "salaud" d'agir : le tuer. Ils vont donc établir un plan et l'exécuter, sans jamais avoir l'air de s'en apercevoir, tels des spectateurs conviés à regarder un crime qu'ils ont pourtant bel et bien commis.
Comme à son habitude, Clark pose un regard de moraliste (et non de moralisateur) sur ses personnnages, mais ne les condamne pas - l'Etat dans lesquel les adolsecents sont jugés s'en chargera, applicant jusqu'à la peine de mort. A la vue de ses films et de son travail photographique, l'oeuvre de Clark apparaît d'une grande cohérence. Il s'agit du portrait d'une jeunesse prise entre la drogue et le désoeuvrement, et qui se retrouve aussi bien dans les quartiers chauds de New York que dans les banlieues riches d'Hollywood. Une jeunesse qui perd progressivement tout lien avec le réel, et dont les actes ne sont plus reliés à aucune conséquence. Dans Kids, on transmettait le Sida sans s'en apercevoir, dans Another Day in Paradise, c'était l'héroïne, et dans Bully, les adolescents iront jusqu'à donner la mort, sans le moindre sentiment de culpabilité.
Clark cherche clairement à tirer la sonnette d'alarme sur une situation qui ne fait qu'empirer. Sa grande intelligence consiste à ne pas chercher de coupable, mais à suivre ses personnages au plus près. C'est en les regardant qu'on doit pouvoir les comprendre, la vérité résiderait dans les images. De cette belle croyance, il tire une mise en scène très frontale et crue, qui s'est beaucoup développée depuis son premier film. Il n'hésite ainsi plus à déployer sa caméra dans l'espace, à l'utliser comme un instrument d'étude de ses personnages. Des effets mais pas d'esbrouffe, tant on sent l'incroyable attachement de Clark pour ces adolescents, voire sa fascination pour leurs corps et leurs attitudes. Sans jamais tomber dans la condamnation ou dans la comtemplation, il parvient à cerner l'essence même de ses personnages, à nous faire approcher d'un peu plus près cette terrible spirale qui peut aboutir au pire.
Mais Clark n'est pas dupe. Si l'image peut porter en elle une vérité, encore faut-il savoir la lire et ne pas être manipulé par elle. Objet à double tranchant, l'image est aussi bien celle de la télévision, qui encre les adolescents dans leur désoeuvrement et leur néant quotidien que celle qu'utilise Clark pour la dénoncer. La scène magistrale du meurtre éclaire brillament cela. Nocturne, située dans un espace désertique et mystérieux, elle est d'abord perçue comme un rêve, une fantasmagorie collective. Puis, la tuerie commence, et une réplique vient faire basculer toute cette mise en scène : "c'est pas comme dans les films". L'horreur de la réalité reprend alors ses droits, et Clark rend avec une grande force la violence et la pesanteur des coups qui pleuvent.
Pourtant, une fois le meurtre commis, chacun se retranchera derrière l'aspect collectif du crime pour nier sa propre culpabilité. C'est là l'aspect le plus dérangeant du film. Clark sait bien que la représentation du meurtre est devenu un cliché cinématographique. L'horreur de cet acte est ici répercuté et amplifié dans ce deuxième temps de la négation.
Film qui dénote les symptômes mais qui ne prétend fournir aucun remède, Bully dévoile avec une clarté terrifiante le malaise et le mal-être qui touche de plus en plus les nouvelles générations, qu'on ne saurait réstreindre aux Etats-Unis. La grande force esthétique et le regard moraliste ne viennent jamais parasiter le portrait quasiment documentaire de ces adolescents, et viennent nous rappeler que le grand cinéma peut et se doit d'être critique et engagé.
Bully
De Larry Clark
Avec Brad Renfro, Nick Stahl, Rachel Miner
Etats Unis, 2001, 1h51.