Une mise en scène pleine d'énergie et de beauté, des comédiens expressifs et danseurs, des répliques, bouffonnes et tragiques, qui claquent : Paul Desveaux réussit à nous plonger dans le « Sturm und Drang » d'une fraternité atroce.

Une scène vide jonchée de feuilles mortes ; à gauche, des troncs nus, architecture fantastique, s'élèvent : la Prusse de cette fin du XVIII° respire l'automne tirant sur l'hiver. C'est dans un monde déjà ancien que se situe l'intrigue riche en rebondissements de la première pièce de Schiller, un monde tenu par les pères et dont les fils cherchent à être les héros. Du côté des pères, et de la Loi, se trouvent pêle-mêle, Maximilian Von Moor, l'homme d'honneur mais aussi les puissants, les ducs et autres incarnations d'un pouvoir corrompu et sclérosé. Du côté des fils, Karl Von Moor et son frère cadet Franz : tous deux veulent vivre pleinement, mais si le premier gaspille toutes les grâces dont la Nature l'a doté, en menant la vie de bohême d'étudiant à Leipzig, l'autre ronge son frein dans la demeure paternelle en attendant d'être le maître, hypocrite, froid et envieux.

Il y a de l'Abel et du Caïn dans Karl et Franz (respectivement interprétés par Fabrice Pierre et Michel Fau). Si tout les oppose, ils se ressemblent, parce qu'à l'origine de leur révolte, il y a une injustice qui les frappe en tant que fils. Le vieux Maximilian (Jean-Claude Jay), est aveugle dans la préférence qu'il accorde au premier, comme le Dieu de l'Ancien Testament, c'est lui qui distille le poison de la jalousie et le Mal en Franz. Le combat de ce dernier sera celui de Satan, tous les moyens lui seront bons pour renverser l'ordre des choses et réparer l'injustice dont il est victime. Il organise la mise au ban progressive de Franz en manipulant la tête chenue de son père. Michel Fau est superbe d'hypocrisie dans ce rôle, il enchaîne systématiquement les répliques inquiétantes du tyran à celles grotesques de l'enfant révolté, il trépigne, souffle, s'exaspère, sitôt que les choses lui échappent. Incarnation de cette tentation d'absolu dans le Mal qui a toujours fasciné les Romantiques depuis Goethe jusqu'à Hugo, il est le Caïn de La Légende des Siècles, qui finit terrassé comme le Don Juan de Molière, écrasé par sa conscience.

Le jour où Karl se rend compte que sa vie dissolue ne mène à rien, et qu'il est temps de rentrer au bercail pour enfin y exercer son métier d'homme, il reçoit une lettre de Franz lui signifiant qu'il est banni et déshérité. Fabrice Pierre nous sert le personnage sur un plateau : tout dans son allure et sa prestance renvoie au grand héros romantique. Epris d'un idéal qu'il n'arrive pas à exercer, sa naïveté cause néanmoins sa chute. Pris dans l'ubris (la démesure, en grec ndlr) de sa révolte contre le père, furieux de ne pas être accueilli comme le fils prodigue, il prend la tête d'une troupe de brigands pour rétablir la justice dans les chaumières, éradiquer la corruption des puissants et recueillir les exclus de la société. Ce « Robin des Bois », terré dans le sein de la forêt de Bohême, se découvre cependant les « mains sales » : ses beaux discours côtoient les dérives d'une troupe, qui au fil des années a grossi et perpètre viols et autres méfaits. Sa révolte est tout aussi satanique que celle de son frère.

Les Brigands, ce sont avant tout de jeunes gens avec des rêves pleins la tête, des ambitions héroïques, de l'énergie à revendre, ce que souligne un élan chorégraphique digne de West Side Story, ils prennent possession de l'espace comme pour s'emparer d'un monde ancien et moribond. Mais l'idéal se corrompt, on ne peut les trouver sympathiques, ils tuent des enfants, ils violent, ils pillent, et ils ont comme Spiegelberg, magistralement interprété par Fabrice Cals (on le voit l'espace d'une seconde se métamorphoser en führer en renversant une table pour s'en faire un pupitre), la tentation de la dictature.

C'est une pièce où sombrent les tentations épiques et la foi en l'amour, car Amalia, Ninon Brétécher, ne sauvera pas Karl, malgré leurs esquisses de pas de deux retrouvés. Si la conception de la femme aimée et cette quête d'absolu dans la Mort peuvent nous sembler dépassées aujourd'hui, la mise en scène parvient à en restaurer la beauté sans niaiserie, et quand la dernière heure survient, l'hécatombe nous stupéfie. On pourra s'intéresser à l'analyse historique à laquelle se livrait George Sand dans Histoire de ma vie, qui lisait rétrospectivement cette pièce comme une préfiguration des erreurs de la Révolution : « Robespierre, chef des brigands s'était donc trompé ? Hélas, oui ! N'avait-il pas fini en réalité comme Charles Moor, en détestant son œuvre et en se livrant aux coups de ses ennemis ? ». En ce sens, cette œuvre signe le désenchantement de toute une génération qui accède à la conscience moderne.

Les Brigands
Texte de Friedrich Schiller
Traduction de Jörn Cambreleng
Mise en scène par Paul Desveaux
Avec Michel Fau, Ninon Brétécher, Fabrice Pierre, Adrien Michaux, Serge Biavan, Jean-Claude Jay, Fabrice Cals, Christophe Giordano, Alain Macé, Alexandre Delawarde, Xavier Kuentz, Michel Chaigneau, Romain Cottard, Arnaud Pfeiffer

Théâtre 71 - Malakoff
Du 28 janvier au 18 février 2005
3, place du 11 Novembre
92 240 Malakoff
T. 01.55.48.91.00

Florence Salé




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