Comment aborder et définir l'espace d'une revue, fut-elle de création, sur un média aussi poreux et perméable qu'est le www ? Panorama/butinage des meilleurs sites du genre, entre réflexion sur le médium et retour sur quelques notions caractéristiques de cette "nouvelle" hybridité.


- Lire aussi l'entretien avec l'artiste Claude Closky, éditeur de Mudam.lu/Magazine

L'artiste, le commissaire, l'éditeur, le critique, le spectateur : sur Internet chacun bénéficie d'un accès immédiat aux œuvres et aux textes critiques dans ce qui a été désigné comme la noosphère ou l'infosphère. Nous avons affaire à un « hyper-média » qui abolie la géographie usuelle des œuvres, des revues, des espaces d'exposition. Comment dès lors dresser une typologie des revues électroniques de création sur Internet ? Osons le mot, Internet est plutôt une « revue des revues », ou « méta-revue », de la création numérique quand il ne s'agit pas d'un état transitoire de celle-ci : au même titre que l'œuvre, la revue de création n'est jamais qu'un état d'un travail créatif et critique qui redéfinit toujours l'espace artistique où, bon gré, mal gré, il évolue.

Historiquement, les arts en ligne se sont développés à partir des années 90. Ils ont été désignés par l'artiste slovène Vuc Cosik sous le terme de « net art », une contraction de « network art » en 1995. La traduction française la plus exacte en serait « art en réseau ». Il n'est donc pas surprenant de considérer que les spécificités qui fondent le net art, et que l'on retrouvera au cœur de nombreuses initiatives éditoriales en ligne, trouvent des échos dans les problématiques artistiques antérieures à l'apparition du média : prise en compte du hasard (programmation de l'aléatoire), pratique du collage (sample), participation du spectateur (interactivité), écriture automatique (approche participative et générative). Il faudrait attacher une attention également toute particulière à l'esthétique du jeu, qui n'est pas particulière aux arts numériques, mais dont procèdent beaucoup de travaux inscrits dans le détournement et le contournement (« Game Mods », « hacktivism »). On ne serait pas loin des pratiques artistiques issues des « avant-gardes » : le cubisme, le surréalisme, le dadaïsme ont pratiqué eux aussi le décloisonnement des disciplines et l'hybridation des supports qui caractérise aujourd'hui les arts numériques. A cela s'ajoute cependant la globalité et l'immédiateté du processus.

Les commissaires, les éditeurs et les artistes utilisent le médium Internet pour interroger ces quelques spécificités mais aussi pour diffuser certaines réalisations qui ne se limitent pas forcément à lui : dans le cadre de manifestations ou de festivals (dont les plus connus sont « ISEA », « Read_me », « Ars Electronica »), le réseau ne représente enfin plus qu'une composante de l'art numérique : nombreuses sont alors les interventions du type performance ou démonstration (  demo or dye ) dont la diffusion en ligne n'est qu'un état du travail de réflexion ou de création.

Surtout, la connectivité qui caractérise le réseau des réseaux offre de passer, d'un seul lien hypertexte, d'une ressource à une autre. Soit, dans le domaine qui nous intéresse, d'un site d'artiste (prenons par exemple jodi.org) à une œuvre possédant sa propre adresse (neen.org, de Miltos Manetas, adamproject.net de Timothée Rolin), ou d'un collectif artistique (citons incident.net, gratin.org) à une revue artistique désignée comme telle (prenons Synesthésie ou Mudam.lu/Magazine). En outre, un musée (citons le site du Magasin de Grenoble) proposera des ressources habituelles sur ses expositions (actualités, documentations sur les œuvres et les artistes) mais pourra, également, diffuser des œuvres créées par et pour Internet. La spécificité du signal numérique (le flux), la reproductibilité infinie de l'information et la pluralité des médias véhiculés rendent aujourd'hui bien difficile d'arrêter une frontière nette entre arts du réseau et création vidéo par exemple, arts médiatiques et arts de la performance d'autre part.

Le paradoxe de la revue de création numérique est qu'il n'existe aucun corpus critique ou méthodique pour en dresser les frontières. Seront donc revues de création numérique ou revues consacrées à la réflexion sur les arts numériques les sites qui se désignent comme tels : on peut citer Panoplie.org (créé en 1999 autour du webdesigner Bruno Samper), Synesthésie.com (créé en 1995 par Anne-Marie Morice), Mudam.lu/Magazine (créé en 2002 par l'artiste Claude Closky). Mais aussi les revues Leonardo/Olats (animé depuis 1997 par Annick Bureaud) et éc/artS (rectification : créé en 1999 par Eric Sadin de pair avec la version papier).

Il faudrait certainement aborder la question sous un angle mixte, et considérer aussi bien les sites émanant de revue papier (la revue canadienne Parachute, la revue francophone Anomalie) et les blogs d'institutions publiques ou privées qui produisent des contenus d'actualités (sources anglophones comme le ReBlog de la galerie EyeBeam à New York ou le site Unmediated). Si les revues Artpress, Mouvement ou d'autres publications de type magazine sont bien présentes en ligne, elles ne participent en effet que de façon infinitésimale à la réflexion critique qui ont trait aux arts numériques. Avec les listes de diffusion Nettime, la plate-forme contributive Rhizome et le site OLATS (Observatoire Léonardo des Arts et des Techno-Sciences), se dessine une géographie nouvelle de la circulation et de la diffusion des œuvres et de l'information critique y afférant : le média est le lieu d'une circulation et de production continue et ininterrompue d'informations.

Publication originale en janvier 2005
dans le n° 35 de La Revue des revues (cf infra).

Hors texte 1 : Typologie de la création sur Internet
Il est des œuvres comme des revues : elles mettent en branle des processus ponctuels - tels que l'interactivité, l'immersion, la génération, l'aléatoire - mais il n'est jamais possible de se restreindre à eux. Des auteurs comme Annick Bureaud ont bien tenté de dresser une typologie raisonnée de la création sur Internet. Elle s'attachait en 1998 à des formes, plutôt qu'à des supports, à des esthétiques ou à des contenus, et spécifiait le caractère forcément provisoire de cette typologie. Celle-ci « a pour but de mettre en évidence les grandes catégories d'œuvres en ligne, de souligner certains liens de parenté "ou au contraire les ruptures" avec d'autres types d'œuvres off-line. Elle ne prétend pas être définitive. Fondée sur une analyse des créations existantes, elle évoluera nécessairement avec les œuvres à venir ».

Hors texte 2 : Les médias instables
Tout au long des années 90, nombreux sont les artistes et les webmestres qui considèrent le web comme un espace de liberté et d'expérimentation médiatique : ils s'appliquent ainsi à jouer du caractère malléable et transitoire du média en mettant en œuvre les préceptes à la fois politiques et esthétiques qui président à ces expérimentations « tactiques ». Les projets naissent, vivent et réapparaissent ailleurs, ils s'hybrident ainsi sous d'autres « url », sous d'autres noms, sous d'autres formes. Des théoriciens et practiciens des arts médiatiques continuent aujourd'hui encore à se jouer de ces formes « instables » : on peut citer le net-artiste Frédéric Madre, qui a multiplié les contributions en France et à l'internationale (Pleine Peau, ….) ou encore Nathalie Magnan, qui compte également plusieurs sites à son actif et se définit elle-même comme une « tacticienne » des médias électroniques. Aujourd'hui encore, la possibilité de créer très rapidement un site (comme d'en suspendre la publication pour rebondir sur un autre projet) ne fait que conforter l'absence d'économie de ces initiatives gratuites et en libres accès.

Cet article est extrait du dossier "Les revues électroniques aujourd'hui" (association Superflu et Fluctuat.net). Il est paru dans le n°35 de La Revue des revues, janvier 2005. 15,50 Euros, Disponible en librairie et sur commande. Contact : Ent'Revues, 9, rue Bleue, 75009 Paris. tél : 01.53.34.23.23. Diffusion : Seuil ; Distribution : Volumen.

Arnaud Jacob




- Lire aussi l'entretien avec l'artiste Claude Closky, éditeur de Mudam.lu/Magazine
- Accéder au sommaire du dossier "Les revues électroniques aujourd'hui" sur le site d'Entrevues


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