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L'Humanité a été récompensé par le Grand prix du Jury à Cannes. Une bonne occasion s'est présentée d'aller taquiner Bruno Dumont. On en a ramené ça...
Bruno Dumont - C'est une scène de La Vie de Jésus qui m'a influencé. Vers la fin du film, il y a une rencontre entre l'inspecteur de police et Freddie ; une rencontre assez étonnante. L'idée de faire un film policier est venue de là.
Parmi vos influences, comment se fait-il que vous citiez des peintres et des écrivains en nombre, et peu de cinéastes ?
Je m'intéresse de moins en moins au cinéma, dans le sens où je ne vais pratiquement plus en salles, je vois peu de films. Mes influences sont dans la vie : je ne veux pas faire de cinéma à partir du cinéma, de crainte de tourner en rond. Je pense que le cinéma est un moyen d'expression et un moyen d'existence ; il faut donc vivre, et avant tout rencontrer des gens… Je ne suis plus cinéphile comme je l'ai été à 20 ans ; je voyais beaucoup de Buñuel, de Bergman. Il s'agissait de cinéastes qui avaient des idées, qui développaient un univers, d'auteurs qui utilisaient le cinéma comme un véritable moyen d'expression, et qui donnaient lieu à une représentation des choses.
En quoi votre représentation du monde et des choses serait-elle différente de ce que l'on trouve dans le cinéma social ?
On a effectivement dit à tort que La Vie de Jésus était un film social. Le film en a peut-être l’apparence mais il demeure inexact d'un point de vue documentaire. Or, l'exactitude documentaire n'est pas ce qui m'intéresse. J'essaie plutôt de me situer sur le plan de l'énigme de notre condition humaine. Je me situe au niveau d'un cinéma qui cherche, et qui n'a aucune certitude.
A l'image de vos personnages ?
Tout à fait. J'ai choisi un inspecteur de police dans L'Humanité pour cette raison. Filmer un philosophe qui cherche la vérité ne m'intéresse pas ; c'est intellectuel et chiant. Par contre, j'aime trouver des récits qui délivrent des expressions. Ce que je dévoile dans mes films, ce sont des expressions différentes, originales, qui débouchent sur une autre chose. Je filme des énigmes de manière à laisser le spectateur seul maître ; il se doit alors de les résoudre, chose qu'il n'est pas intéressant que je fasse à sa place.
On a l'impression que vous faites un parallèle entre une forme sociale et l'idée d'une "mysticité ".
Je pense qu'il y a une apparence sociale, qui existe grâce aux acteurs, et à un espace géographique bien précis ; une espèce d'hyperréalisme, qui devient progressivement fantastique. Ce que vous dites est juste car les personnages de mes films sont soumis à une fatalité écrasante ; ils ne sont que les jouets d'une force mystique qui les oblige tous à aller où ils doivent aller.
On sent que Pharaon veut communiquer et qu'il n’y arrive qu’avec les choses naturelles…
Il communique essentiellement par son corps, par son regard, par des attouchements. Ce n'est pas un homme de langage. Il s'approche très près des gens et fait des choses qui ne se font pas, des choses malséantes qui touchent souvent au sexe, au meurtre, aux interdits.. Il veut ressentir cette espèce de proximité qui existe chez chacun.
Le sexe est un interdit… Cela rapproche-t-il Pharaon du mal ?
Ah non ! Ce n'est pas le diable, c'est l'amour. Tout ce qui est sexuel devient la figuration de l'amour spirituel. Pharaon n'est ni homosexuel, ni hétérosexuel : c'est un être totalement spirituel qui a une expérience d'amour charnel avec ses congénères.
Il est en parfait accord avec l'invisible.
Tout à fait. Qu'est-ce qui le pousse à agir ainsi ? C'est comme le sentiment de la pitié ; qu'est-ce qui nous pousse à avoir pitié de quelqu'un ? J'ai l'impression que la communauté humaine agit dans la douleur, la pitié, la compassion ; ce sont autant de choses extrêmes qui nous amènent à nous incliner les uns vers les autres. Pharaon s'incline ainsi. Le titre du film exprime cette humanité ; même si, en même temps, il s'agit d'une abstraction dans le sens où la culture a éliminé ce sentiment premier, a atténué la perception qu'on peut en avoir. C'est pour ça que Pharaon n'est pas cultivé. Il est foncièrement dissonant. Il est en quelque sorte le premier homme sur la terre.
Nous avons été impressionnés par la manière dont vous aviez filmé Emmanuel Schotté.
Ce que j'essaie de faire avec les acteurs, c'est qu'ils s'épanouissent et qu'ils soient justes. La caméra ne les brime pas, ne les oblige pas à la composition. Emmanuel jouait de façon à être très proche de lui-même.
D'où cette envie de faire jouer des acteurs non professionnels...
Un comédien compose complètement son personnage. Il fait une création quasiment globale. Je n'y crois pas au sens où je vois l'artifice ; ou alors ils sont très peu les acteurs capables de faire ça. Les 3/4 des acteurs français ne sont pas bons. En tant que spectateur, c'est mon avis. Ce que je veux dire, c'est que ça ne m'intéresse pas de discuter pendant deux heures avec un acteur pour lui expliquer qui est Pharaon. Mon but est de chercher des gens qui s'approchent du personnage voulu ; ensuite, mon travail consiste à différencier ce que l'acteur retenu peut ou ne peut pas faire avec mon personnage. Emmanuel interprétait toujours, mais avec sa matière. Alors que… si vous prenez Depardieu ou Auteuil, ils sont toujours pareils dans leurs films. C'est pour cela que je ne crois pas à la composition. Quelle est cette idée selon laquelle un acteur peut se répéter aussi souvent qu'il le désire ? Ce n'est pas vrai. Les acteurs meurent très tôt, très vite. J'ai vu des films avec Depardieu dans lesquels il était formidable, surtout dans ceux de Pialat. Et maintenant ? C'est ridicule. Il est ridicule.
Lorsqu'on regarde la première séquence de L'Humanité, on peut y déceler une certaine influence de la littérature du 19e siècle...
Tout à fait. Je suis très 19e aussi bien dans la littérature que dans la peinture. Dans l'idée de l'art, je suis très 19e. C'est très romantique comme idée, on exprime toute la puissance humaine, ce n'est pas pour divertir…
Il n'y a donc plus l'idée d'un spectacle ?
Le cinéma d'aujourd'hui n'est plus un art ! Il n'exprime plus de vérité. Et c'est comme ça que l'on finit dans l'abstraction. il y a heureusement encore une minorité de cinéastes qui sont dans le vrai, comme Doillon par exemple. Mais nous sommes des marginaux que l'on tolère.
Des marginaux que l'on récompense ?
Oui c'est vrai ! Mais ça emmerde les autres ! Ils ne sont pas récompensés mais ils font des entrées.
Cannes, c'est un sujet qui vous (pré)occupe ?
Ce qui s'est passé à Cannes (les sifflements) ne me fait ni chaud ni froid. Je pense que par rapport aux prix (prix d'interprétation masculin et féminin ainsi que le Grand prix du Jury), c'est intéressant pour le public. Car ça ouvre le film vers d'autres catégories de spectateurs.
Peut-on qualifier vos films d'œuvres pessimistes ?
Pas du tout ! J'ai lu un article récemment à propos de Céline. Le journaliste disait qu'une œuvre d'art doit avant tout apprendre à l'homme à se connaître. Même si c'est très sombre. Il faut qu'au terme de cette œuvre, ce soit pour le spectateur ou le lecteur une victoire. Les films que je fais sont des victoires pour le spectateur. Mes films sont fondamentalement bénéfiques. Car ils permettent de faire face au mal. Je présente le mal tel qu'il est. C'est une épreuve que le spectateur doit résoudre. Je souhaite que L'Humanité soit une victoire pour le public. Il faut qu'il puisse résoudre les zones d'obscurité qu'il a en lui. Je pense que regarder un film, ça n'est que ça ! C'est un combat du spectateur contre lui-même. L'ennemi, c'est vous !
- Lire la chronique de L'humanité (1999). - Lire la chronique de Twenty nine palms (2003).
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