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La conférence de presse pouvait commencer. Ils étaient maintenant là, tous les quatre, les producteurs Dino et Martha De Laurentiis, le réalisateur Ridley Scott et... lui.
C'est autour de lui, de ce dernier que l'essentiel des questions furent posées. Celles-ci laissèrent dans l'ombre un De Laurentis bouffi de contentement par le succès annoncé du film, et un Ridley Scott dont l'ennui se mesurait au tas de cendres tombées du bout de cigare qu'enserraient ses lèvres impavides. Entouré par tant d'inertie, Sir Anthony, puisque c'est ainsi qu'il faut dorénavant l'appeler, se montra un peu plus loquace et vivant. Il ne rechigna pas à parler de cet Hannibal auquel il est définitivement associé. Il exécuta ainsi un numéro de pseudo-psychanalyse bien rôdé et assez étrange. Parler de Lecter, de ses mobiles et de son intériorité, n'y a-t-il pas là une contradiction dans les termes? Ce bon docteur Lecter tire sa force d'un mutisme calculé, d'un refus de s'expliquer et de se laisser décrypter. La prodigalité de son interprète ne pouvait donc que surprendre.
Après avoir nié les rumeurs récurrentes concernant son éventuel retrait du cinéma et avoir affirmé sans conviction que "le cinéma, c'est son travail, et donc sa vie", il s'attaqua au monstre. Il fut tout de suite interrogé sur son pouvoir de fascination. Retournant la question sous la forme d'un "pourquoi vous intéresse-t-il personnellement ?", il enchaîna sur la nature de sa personnalité. Le qualifiant "d'homme de la Renaissance", il évoqua son caractère dé placé au sein d'une époque vouée à la destruction du beau. Que cette sensibilité s'affirme à travers des gestes sanguinaires souligne, selon lui, son "paradoxe". Hannibal est "emprisonné dans sa propre monstruosité". Il ne peut sortir de l'obscurité qui le domine.
A ce titre, l'acteur fit un parallèle entre ce stigmate et l'histoire de Florence, la ville choisie par Hannibal pour commettre ses nouveaux méfaits. Celle-ci concentre à un rare degré d'incandescence ce même "mélange d'horreur et de raffinement". Son passé aligne les assassinats et les violences intestines, tous ces crimes ayant pour écrin l'une des les plus belles architectures du monde. Hannibal vagabonde ainsi dans des ruelles où "se côtoient l'ombre et la lumière".
Les métaphores continuèrent et, ainsi, Clarice Starling, incarnée par Julianne Moore qui succède, avec un bonheur moindre, à Jodie Foster, se vit comparée à Athena. Leurs qualités - combative, ingénieuse, sage, saine, une féminité virile - sont identiques. Et si l'une fait lien entre les dieux et les hommes, on peut considérer Starling comme l'intercesseur d'Hannibal auprès de ceux que la peur, la gloire ou la vengeance aveuglent. Mais son rôle n'a rien de bienveillant. Elle est là pour "le détruire, le libérant par là même de sa noirceur".
Interrogé sur la possibilité d'une suite, d'un troisième volet dans la saga du célèbre psychopathe, Hopkins montra une étonnante assurance. Il ne doutait pas de sa réalité. Mais il ne savait pas si elle consisterait en un retour aux origines, au Dragon Rouge déjà adapté en 1986 par Michael Mann sous le titre de Manhunter- le sixième sens, ou en une simple continuité du présent film. De Laurentis conserva alors un silence attendu, seulement troublé par l'écho de pièces sonnantes et trébuchantes. Le suspense a un prix, n'est-ce pas ? Thomas Harris avait pris soin de clore son récit par une fin définitive et sans ambiguïté, toute différente de celle que les scénaristes David Mamet et Steven Zaillian ont cru bon de laisser ouverte, certainement sollicités en cela par l'aimable financier. Ridley Scott s'est d'ailleurs réveillé à ce moment pour argumenter ces modifications. Pour lui, la fin du livre était "trop surprenante, inattendue, et même injustifiable". La changer n'empêchait pas de montrer, malgré tout, le rapprochement des deux personnages, les sentiments et l'amour qui les unissaient dorénavant. Et puis, ajouta-t-il, péremptoire, "les personnages du film ne sont pas ceux du roman, mais ceux initiés par le film précédent, Le Silence des Agneaux".
Ces réserves faites, Hopkins poursuivit son élocution et nous livra un aperçu de sa vision du dénouement. Selon lui, "Starling aime Hannibal Lecter mais ne le sait pas encore; ce dernier la connaît en effet mieux qu'elle ne se connaît elle-même." Il ajoute que, "dans le Silence des Agneaux, il l'envoyait dans le labyrinthe combattre le Minotaure, il lui faisait passer des épreuves dans le but de la révéler à elle-même. Dix ans après, il récidive, cette fois en lui donnant les moyens de l'anéantir et donc de le libérer". Le Silence des Agneaux marquait le temps de l'émancipation, Hannibal celui où les personnages s'assument, la suite, si suite il y a, serait, selon Hopkins, celui de la délivrance et de l'affranchissement.
Faudra-t-il s'interroger encore dix ans avant de voir ce film hypothétique? Les producteurs auront-ils la patience d'attendre après Thomas Harris, lui qui ne publie qu'un livre par décennie et semble de toute façon en avoir fini avec les aventures de sa créature? Ou inventeront-ils une histoire de leur propre cru, à leurs risques et périls? Personne ne le sait. Nous pouvons seulement dire, sur la foi de sir Anthony Hopkins, que s'il a joué Hannibal avec des variations par rapport à 1989, s'il s'est "amusé à faire comme si et à jouer à se faire peur, il l'interpréterait encore différemment aujourd'hui". Mais ne tombons pas dans le travers si contemporain de l'insatisfaction, ne réclamons pas toujours plus, comme des enfants insatiables et coléreux. Voilà que la suite du Silence des Agneaux sort en salle, et que nous quémandons déjà un autre volet. Sortons de cette logique, et contentons-nous de ce dernier film. Avant de découvrir ce qui ne sera peut-être jamais, il nous faut apprécier les petites surprises que nous réserve dès aujourd'hui Hannibal.
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