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Gouttes d'eau sur pierres brûlantes

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Déception amoureuse et papier peint marron

D'années en années, François Ozon tisse des liens solides. Ce n'est plus un cinéaste prometteur, il est devenu une référence. L'histoire de est simple : un couple se désagrège progressivement. Que pouvons-nous trouver de si excitant dans ce cliché scénaristique ?

"Depuis longtemps, je voulais faire un film sur le couple, sur la différence de vivre à deux et de supporter le quotidien". Ozon fouille, creuse et trouve une pièce de théâtre assez particulière. L'auteur est âgé de dix-neuf ans seulement. C'est une histoire drôle et émouvante.
Le cinéaste est touché et doublement surpris, l'auteur de cette pièce se nomme Fassbinder : il se trouve par ailleurs que j'ai toujours admiré Fassbinder aussi bien pour son œuvre que pour sa vie de cinéaste, sa manière de faire des films coûte que coûte, avec ou sans argent, avec une troupe fidèle, et dans une belle boulimie.

Après l'échec immérité des Amants criminels, Ozon peaufine son nouveau film et le personnalise par un savoir faire que même l'auteur de Lily Marleen (Fassbinder, 1977) n'aurait pas renié. Franz (Malik Zidi), jeune étudiant aimant la culture sous toutes ses formes, rencontre un quinquagénaire du nom de Léopold (Bernard Giraudeau, exceptionnel) au charisme diaboliquement loyal. Celui-ci use de son charme et arrive à le mettre dans son lit. Pour Franz, c'est un arrangement considérable ; pour son nouveau fiancé, c'est le début d'une liaison chaotique : la force de Fassbinder est de plonger le spectateur dans l'anecdotique et la vie quotidienne d'un couple particulier, et de réussir à donner une vision universelle du couple.

Ce qui intéresse Ozon dans cette sombre histoire, c'est cette proclamation d'un état d'esprit qui peut bouleverser les conservateurs qui justement traitèrent Fassbinder de sale intello pédé.
Plus les gens vivent en dehors de la norme sociale, plus ils s'approprient les schémas dominants des relations humaines. Ozon le montre de façon directe : Franz, naturellement bon, essaie tant bien que mal de se comporter en salaud dictatorial avec sa copine (qu'il a subitement quitté pour Léopold). Cette avalanche de médiocrité.
Dans Les Amants criminels, l'expérimentation de l'image donnait un filmage clair, original et adulte. Ozon nous emmenait dans ses fantasmes les plus tendres, ses désirs les plus charnels. Cette fois, il renoue avec les artifices fassbindériens qui permettent l'intrusion de la vérité des personnages.

Le visuel chez Ozon est synonyme de jouissance. Il y a un sens à tout ce qu'il touche et effleure. La caméra de François Ozon est lente, discrète mais elle tire à boulets rouges sur toutes les conventions. Dans Gouttes d'eau sur pierres brûlantes, tous les plans sont empreints d'un lyrisme qui étrangement fait mal. La séquence finale en est la preuve vivante.

Ozon n'est pas le cinéaste bourgeois qui dit merde à table, il sait qu'il n'y a pas d'amour, mais la possibilité d'un amour. Pour cela, il va donner sa chance a chacun des personnages, leur permettre d'exprimer leur vraie valeur. Que cela soient Franz et Leopold, tous deux malheureux, ou bien Véra (Anna Thomson) transsexuel et ancien ami de Léopold, Ozon les admire. Terminer sur le visage décomposé de Thomson par un léger travelling arrière suffit à faire coexister à la fois un sentiment de distanciation esthétique et de proximité émotionnelle.

Lors de l'entretien que François Ozon nous accorda en juillet dernier, il nous révéla à propos de son nouveau projet : celui que je viens de terminer, je ne sais même pas à quoi cela ressemble. je ne sais pas. Il doit y avoir un mélange des deux, drame et comédie. Je ne sais pas.
Gouttes d'eau sur pierres brûlantes
confirme le talent indéniable de François Ozon. Louchant du côté bunuélien (pour ses dialogues satiriques), plaçant sa caméra à la Fassbinder (revoir Les larmes amères de Pétra von Kant et vous comprendrez) et innovant dans ce faux théâtre filmé, Ozon signe un film singulier.

Gouttes d'eau sur pierres brûlantes
De François Ozon
Avec Bernard Giraudeau, Malik Zidi, Ludivine Sagnier, Anna Thomson
France, 1999, 1h30.

Sur le web :
- Lire la chronique de 5x2 (2003). - Lire la chronique de Swimming pool (2002). - Lire la chronique de Huit femmes (2001). - Lire la chronique de Sous le sable (2000). - Lire la chronique de Les amants criminels (1998). - Lire l'entretien avec François Ozon réalisé le 28 juillet 1999. - Le site officiel de François Ozon.
Samir Ardjoum