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Norvège-Suède, 1973, 165 mn
Cinéaste au regard acéré et virulent, Peter Watkins a trouvé un sujet idéal en la personnalité torturée du peintre Edvard Munch. Renouvelant les codes du biopic, entre reportage et reconstitution historique, il invente une symphonie virtuose où se mêlent l'homme, son métier, une époque. Un tourbillon des sens totalement fascinant.
Or, et c'est la particularité de cet Edvard Munch, jamais l'analyse socio-historique distillée par Watkins ne s'est aussi subtilement affirmée. Là où l'on pouvait parfois lui reprocher une utilisation par trop partielle (et partiale) des faits, il trouve ici un équilibre parfait entre la critique sociale de la Norvège du XIXe siècle, mise en parallèle avec notre époque et l'émouvant portrait d'un homme, ce qui insuffle au film une grande part de mystère. Né d'une famille de la petite bourgeoisie décimée par la maladie (il faillit lui-même mourir dans son enfance), Munch est un garçon solitaire, qui va vite fuir les valeurs moralisatrices de sa famille et de sa Norvège natale pour celles bien plus émancipées d'un cercle d'intellectuels menés par Hans Jaeger. Là, il rencontre Mme Heiberg, une femme mariée avec laquelle il vivra une histoire passionnée. Avec une délicatesse et une sensualité qu'on ne lui connaissait pas, Watkins fait de cette liaison, ainsi que des deux morts qui frappèrent l'enfance de Munch - celles de sa mère et de sa sœur - des leitmotivs psychiques hantant l'imaginaire du peintre.
Munch est en effet présenté comme un homme hanté, un revenant qui ne trouve que l'art pour exprimer son rapport cataclysmique au monde, son extrême sensibilité. Par des effets incessants de regard caméra, il se trouve extirpé de la narration, comme s'il était dans la scène et déjà un peu en dehors, ici et pas tout à fait là. La voix off, qui rapporte des propos extraits du journal du peintre, s'ajoute à ce regard qui « nous » est adressé, et perturbe encore un peu plus la place du personnage dans la fiction. Munch est présent et absent à la fois. Watkins pousse très loin cette idée, faisant du film un véritable voyage mental, où l'incessant retour des mêmes images, ces souvenirs précisément qui ne peuvent disparaître, obligent le peintre, quasiment muet, à l'acte de création/exhumation des morts. Depuis le tableau représentant la mort de sa sœur jusqu'au fameux Cri, puis aux nombreuses et brillantes expérimentations avec toutes sortes de supports auxquelles il se livrera en Europe, c'est bien un même geste, une même pulsion de vie qu'on aurait peine à imaginer dans le frêle corps de Munch. A travers l'histoire du peintre, Watkins parvient à la fois à saisir au plus près quelque chose de l'intimité la plus profonde de l'homme et de l'universalisme de son geste.
Avec Edvard Munch, Peter Watkins atteint la plénitude de son cinéma. L'humain ne se trouve pas instrumentalisé et asservi à une démonstration, mais pris en compte dans toute sa complexité et sa souffrance. On imagine facilement l'admiration que doit inspirer Munch au cinéaste, pour l'avoir détourné d'un nihilisme forcené et ouvert à une forme d'humanisme et d'empathie. Au bout de 2h45 d'un voyage riche et halluciné, le cinéaste a lui aussi atteint le sublime.
[illustrations : © Co-errances]
Edvard Munch
Un film de Peter Watkins
Avec Geir Westby, Gro Fraas, Kerstii Allum
Norvège-Suède, 1973, 165 mn
Sortie (inédit) en salles le 02 février 2005