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Année 1992

Femmes, modes d'emploi

Prendre Femme - Ronit et Schlomi Elkabezt / Terre Promise - Amos Gitaï

France/Israël, deux films de 2004, 97 et 90 mn

"Prendre Femme" et "Terre Promise", deux films israéliens aujourd'hui sur nos écrans, parlent de la condition des femmes... et partant d'un état du désir dans ce pays toujours en guerre. Le passé en toile de fond, le futur comme impossible, un no man's land puisque les hommes ne sont plus tels.

Viviane semble épuisée. Son casque de cheveux bruns, ses yeux noirs de femme forte, une armure qui ne résiste pourtant aux constants assauts de ces hommes cherchant à la persuader de rester auprès de son mari. Ailleurs et nulle part, des jeunes filles passent les barbelés d'une frontière en talons aiguilles et mini-jupe sous la contrainte et les regards concupiscents de mafieux. Deux séquences introductives : la première ouvre Prendre Femme, premier film réalisé par Ronit Elkabetz, l'autre, Terre Promise, dernier film d'Amos Gitaï. Là, nous sommes dans la cuisine d'un tout petit appartement de Haïfa en 1979. Ici, nous sommes en 2004 et l'action se passe dans le désert. Deux lieux, deux temps mais toujours l'espace emprisonne ces femmes, comme si rien de leur condition ne pourrait jamais changer. Fantomatiques, elles essaient de s'opposer à la contrainte, d'imposer l'existence de leur corps, de leurs cris, de leurs larmes. Peine perdue d'avance : la perverse société patriarcale aura le dessus. Sœurs de douleurs, les secondes existent sans doute parce que l'histoire de couple de la première est étouffée par le poids des traditions.

Prendre Femme est une biographie familiale signée par Ronit Elkabetz et son frère Shlomi. L'histoire d'une femme, Viviane, qui n'a qu'une envie : que son mari s'affranchisse des carcans religieux conditionnant chacun de ses gestes. D'un côté, son époux qui critique son manque de dévotion ; puis les voisines, les cousins qui s'immiscent dans leur ménage et donnent leurs opinions ; de l'autre, ses enfants qu'elle souhaite libres et affranchis. Viviane, écartelée, étouffe sous le poids des remords et l'envie de liberté. Terrienne brûlée par le feu de l'indépendance et de l'émancipation, elle se bat pour ne pas mourir emmurée, pour que ses enfants vivent différemment. Comme les adolescentes du film de Gitaï. Toutes ces femmes sont des femmes de guerres, intimes ou intérieures, toujours sur le front des violences qui leur sont faites. Une lutte à mort, vraiment à mort ; à corps perdu, vraiment perdu. L'ennemi : toujours les carcans dans lesquels on veut les enfermer.

La prison de Viviane est dorée comparé aux arrières-boutiques de casinos qui accueillent les adolescentes d'Europe de l'Est de Terre Promise. Pourtant, il s'agit bien de prisons. Si la prostitution est un ordre émanant d'un groupe qui menace de mort dans ce dernier film d'Amos Gitaï, ce que la société demande à cette mère de famille dans Prendre femme n'est après tout pas si loin. Là où le système mafieux enlève, violente, terrorise, brutalise les jeunes filles, l'entourage de Viviane la manipule et la pressurise pernicieusement. Les deux films relayent une mainmise de l'homme sur les femmes uniquement considérées comme objets : elles accréditeront là le désir, ici la normalité d'un couple. On ne prend pas quelqu'un sans quelque autorité et le titre du film d'Elkabetz, qui parle français, fait bien référence à toute une pléiade de violences...

En signant son douzième long-métrage de fiction, Amos Gitaï poursuit un travail commencé avec son premier documentaire, House en 1980. Il s'agit semble-t-il de parler toujours d'une terre qui se vit comme un état tout neuf et innocent. Comme si dans cette terre promise, cette terre sans barbarie, on avait pu penser qu'il était impossible que la banale horreur ait lieu. Ce film est pour le moins désarçonnant. Des séquences font clairement référence à un sadisme concentrationnaire. S'il faut évidemment dénoncer la violence de la traite des femmes, nous dit le réalisateur, peut-on mélanger toutes ces barbaries ? La question vaut d'être posée. Sans doute y a-t-il toujours une négation de l'humain.

Des femmes, niées dans leur intégrité, au profit d'hommes dont seul le désir importe... Amos Gitaï en reste à l'état de fait. Il ne justifie rien, la perverse cruauté est gratuite, ce qui accentue encore notre gêne. Plein de "comment", très peu de "pourquoi" : le sexe trône, jamais montré mais constamment présent. Les corps des hommes et des jeunes filles sont toujours en filigrane, entourés d'une société anonyme. Impitoyables mères maquerelles incarnées par Hanna Schygula et Anne Parillaud dans le film de Gitaï, voisines anonymes dans celui d'Elkabetz, l'homme désirant pour pas cher n'est pas le seul responsable, et c'est bien la société toute entière que ces deux films interrogent.

Amos Gitaï montre le côté sombre d'une terre où le divin a une place cruciale, et Elkabetz fait un peu la même chose, sauf qu'elle se place ici du côté de l'intime. C'est de l'intérieur qu'elle condamne le désir sous dictature. Si tous deux se demandent comment il s'y travaille, Elkabetz traite d'un avant la terreur tandis que Gitaï se charge d'un après, moment où seule la violence pulsionnelle a la parole.

Prendre Femme
réalisé par Ronit et Schlomi Elkabezt
Avec Ronit Elkabezt, Simon Abkarian, Gilbert Melki
France/Israël, 2004, 97 mn
Sortie en salles le 26 Janvier 2005

Terre Promise
réalisé par Amos Gitaï
Image : Caroline Champetier
Avec Anne Parillaud, Hanna Schygulla, Diana Bespechni
France/Israël, 2004, 90 mn
Interdit aux moins de 12 ans
Sortie en salles le 12 Janvier 2005

A signaler : l'ouvrage Exils et Territoires, le Cinéma d'Amos Gitaï, Serge Toubiana - Arte Editions, Cahiers du Cinéma. 2003


- Consulter les salles et séances de Terre Promise sur Allociné.fr
- Consulter les salles et séances de Prendre femme sur Allociné.fr
- Lire la chronique de Alila, (Amos Gitaï, 2002)
- Lire la chronique de Eden, (Amos Gitaï, 2002)
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Anne-Laure Bell - 07 mai 2008

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